La voix et la phénomène

La voix et le phénomène

Introduction au problème du signe dans la phenomenology de Husserl

Presses Universitaires de France, 1967

Introduction

« Un nom prononcé devant nous nous fait penser à la galerie de Dresde et à la dernière visite que nous y avons faite : nous errons à travers les salles et nous arrêtons devant un tableau de Téniers qui représente une galerie de tableaux. Supposons en outre que les tableaux de cette galerie représentent à leur des tableaux, qui de leur côté feraient voir des inscriptions qu’on peut déchiffrer, etc. »

Idées… I.

[…] la différence entre les deux strates de l’analytique au sens fort (morphologie pure des jugements et logique de la conséquence) et lèvent la limitation déductiviste ou nomologique affectant jusqu’ici le concept de science en général. Dans la Krisis et les textes annexes, en particulier dans l’Origine de la géométrie, les prémisses conceptuelles des Recherches sont encore à l’œuvre, notamment quand elles concernent tous les problèmes de la signification et du langage en général. Dans ce domaine plus qu’ailleurs, une lecture patiente ferait apparaître dans les Recherches la structure germinale de toute la pensée husserlienne. A chaque page se laisse lire la nécessité¾ou la pratique implicite¾des réductions éidétiques et phénoménologiques, la présence repérable de tout ce à quoi elles donneront accès.

Or la première des Recherches (Ausdruck und Bedeutung) (2) s’ouvre par un chapitre consacré à des « distinctions essentielles » qui commandent rigoureusement toutes les analyses ultérieures. Et la cohérence de ce chapitre doit tout à une distinction proposée dès le premier paragraphe : le mot « signe » (Zeichen) aurait un « double sens » (ein Doppelsinn). Le signe « signe » peut signifier « expression » (Ausdruck) ou « indice » (Anzeichen). 1-2, 33-4

(2) A l’exception de quelques ouvertures ou anticipations indispensables, le présent essai analyse la doctrine de la signification telle qu’elle se constitue dès la première des Recherches logiques. Pour en mieux suivre l’itinéraire difficile et tortueux, nous nous sommes généralement abstenu des comparaisons, rapprochements ou oppositions qui semblaient ici ou l s’imposer entre la phénoménologie husserlienne et d’autre théories, classiques ou modernes, de la signification. Chaque fois que nous débordons le texte des Recherches logiques I, c’est pour indiquer le principe d’une interprétation générale de la pensée de Husserl et pour esquisse cette lecture systématique que nous espérons tenter un jour. 1-2

[…] une sorte de réduction phénoménologique […] il met hors circuit tout savoir constitué, il insiste sur la nécessaire absence de présuppositions (Voraussetzungslosigkeit), qu’elles viennent de la métaphysique, de la psychologie ou des sciences de la nature. Le point de départ dans le « Faktum » de la langue n’est pas une présupposition pourvu qu’on soit attentif à la contingence d’exemple. […] garent leur « sens » et leur « valeur  épistémologique »¾leur valeur dans l’ordre de la théorie de la connaissance (erkenntnistheoretischen Werte)¾ […] « dans l’imagination et sur le mode de la possibilité ». 2

La forme plus générale de notre question est ainsi prescrite : est-ce que la nécessité phénoménologique, la rigueur et la subtilité de l’analyse husserlienne, les exigences auxquelles elle répond et auxquelles nous devons d’abord faire droit, ne dissimulant pas néanmoins une présupposition métaphysique ? Ne cachent-elles pas une adhérence dogmatique ou spéculative qui, certes, ne retiendrait pas la critique phénoménologique hors d’elle-même, ne serait pas un résidu de naïveté inaperçue, mais constituerait la phénoménologie en son dedans, dans son projet critique et dans la valeur institutrice de ses propres prémisses : précisément dans ce qu’elle reconnaîtra bientôt comme la source et la garant de toute valeur, le « principe des principes », à savoir l’évidence donatrice originaire, le présent ou la présence du sens à une intuition pleine et originaire. En d’autres termes, nous ne nous demanderons pas si tel ou tel héritage métaphysique a pu, ici ou là, limiter la vigilance d’un phénoménologique, mais la forme phénoménologique de cette vigilance n’est pas déjà commandée par la métaphysique elle-même. Dans les quelques lignes évoquées à l’instant, la méfiance à l’égard de la présupposition métaphysique se donnait déjà comme la condition d’une authentique « théorie de la connaissance », comme si le projet d’une théorie de la connaissance, même lorsqu’il s’est affranchi par la « critique » de tel ou tel système spéculatif, n’appartenait pas d’entrée de jeu à l’histoire de la métaphysique. L’idée de la connaissance et de la théorie de la connaissance n’est-elle pas en soi métaphysique ? 2-3

Nous avons tenté de suivre ailleurs (I [La Phénoménologie et la clôture de la métaphysique, in EPOCES, Athènes, févr. 1966]) le mouvement par lequel Husserl, critiquant sans cesse la spéculation métaphysique, ne visait en vérité que la perversion ou la dégénérescence de ce qu’il continu à penser et à vouloir restaurer comme métaphysique authentique ou philosophia protè. 3-4

[…] c’est toujours une cécité devant le mode authentique de l’idéalité, celle qui est, qui peut être répétée indéfiniment dans l’identité de sa présence pour cela même qu’elle n’existe pas, net pas réelle, est irréelle non pas au sens de la fiction mais en un autre sens qui pourra recevoir plusieurs noms, dont la possibilité permettra de parler de la non-réalité et de la nécessité de l’essence, du noème, de l’objet intelligible et de la non-mondanité en général. Cette non-mondanité n’étant pas une autre mondanité, cette idéalité n’étant pas un existant tombé du ciel, l’origine en sera toujours la possibilité de la répétition d’un acte producteur. Pour que la possibilité de cette répétition puisse s’ouvrir idealiter à l’infini, il faut qu’une forme idéale assure cette unité de l’indéfiniment et de l’idealiter : c’est le présent ou plutôt la présence du présent vivant. La forme ultime de l’idéalité, celle dans laquelle en dernière instance on peut anticiper ou rappeler toute répétition, l’idéalité de l’idéalité est le présent vivant, la présence à soi de la vie transcendantale. La présence a toujours été et sera toujours, à l’infini, la forme dans laquelle, on peut le dire apodictiquement, se produira la diversité infinie des contenus. L’opposition¾inaugurale de la métaphysique¾entre forme et matière, trouve dans l’idéalité concrète du présent vivant son ultime et radicale justification. Nous reviendrons sur l’énigme du concept de vie dans les expressions de présent vivant et de vie transcendantale. Notons seulement, pour préciser ici notre intention, que la phénoménologie nous paraît tourmentée sinon contestée de l’intérieur par ses propres descriptions du mouvement de la temporalisation et de la constitution de l’intersubjectivité. Au plus profond de ce qui lie ensemble ces deux moments décisifs de la description, une non-présence irréductible se voit reconnaître une valeur constituante, et avec elle une non-vie ou une non-présence ou non-appartenance à soi du présent vivant, une indéracinable non-orginarité. Les noms qu’elle reçoit n’en rendent que plus vive la résistance à la forme de la présence : en deux mots, il s’agit : 1. du passage nécessaire de la rétention à la re-présentation (Vergegenwärtigung) dans la constituion de la présence d’un objet (Gegenstand) temporel dont l’identité puisse être répétée ; 2. du passage nécessaire par l’apprésentation dans le rapport à l’alter ego, c’est-à-dire dans le rapport à ce qui se nomme comme modification de la présentation (re-présentation, ap-présentation), (Vergegenwärtigung ou Appräsentation) ne survient pas à la représentation, mais la conditionne en la fissurant a priori. 4-5

Il s’agit seulement de faire apparaître l’espace original en non empirique de non-fondement sur le vide irréductible duquel se décide et s’enlève la sécurité de la présence dans la forme métaphysique de l’idéalité. C’est dans cet horizon que nous interrogeons ici le concept phénoménologique de signe. 5-6

Qu’est-ce qui donne autorité à une théorie de la connaissance pour déterminer l’essence et l’origine du langage ? Une telle décision, nous ne la prêtons pas à Husserl, il l’assume expressément ; ou plutôt il en assume expressément l’héritage et la validité. Les conséquences en sont illimitées. 6

[…] alors la pure généralité de cette grammaire métempirique ne couvre pas tout le champ de possibilité du langage en général, n’épuise pas toute l’étendue de son apriori. Elle ne concerne que l’apriori logique du langage, elle est grammaire pure logique. 6

Le découpage de l’a priori logique à l’intérieur de l’a priori général du langage ne prélève pas une région, il désigne, nous allons le voir, la dignité d’un telos, la pureté d’une norme et l’essence d’une destination. Que ce geste où s’engage déjà le tout de la phénoménologie répète l’intention originelle de la métaphysique elle-même, c’est donc ce que nous voudrions montrer ici en repérant dans la première des Recherches des racines que le discours ultérieur de Husserl ne fera plus jamais trembler. La valeur de présence, ultime instance juridique de tout ce discours, se modifie elle-même sans se perdre chaque fois qu’il s’agit (aux deux sens connexes de la proximité de ce qui est exposé comme objet d’une intuition et de la proximité du présent temporel qui donne sa forme à l’intuition claire et actuelle de l’objet) de la présence d’un objet quelconque à la conscience dans l’évidence claire d’une intuition remplie ou de la présence à soi dans la conscience, « conscience » ne voulant rien dire d’autre que la possibilité de la présence à soi du présent dans le présent vivant. Chaque fois que cette valeur de présence sera menacée, Husserl la réveillera, la rappellera, la fera revenir à elle dans la forme du telos ; c’est-à-dire de l’Idée au sens kantien. Il n’y a pas d’idéalité sans qu’une Idée au sens kantien ne soit à l’œuvre, ouvrant la possibilité d’un indéfini, infinité d’un progrès prescrit ou infinité des répétitions permises. Cette idéalité est la forme même dans laquelle la présence d’un objet en général peut indéfiniment être répétée comme la même. La non-réalité de la Bedeutung, la non-réalité de l’objet idéal, la non-réalité de l’inclusion du sens ou du nomème dans la conscience (Husserl dira que le noème n’appartient pas réellement¾reell¾à la conscience) donneront donc l’assurance que la présence à la conscience pourra indéfiniment être répétée. Présence idéale à une conscience idéale ou transcendantale. L’idéalité est le salut ou la maîtrise de la présence dans la répétition. Dans sa pureté, cette présence n’est présence de rien qui existe dans le monde, elle est en corrélation avec des actes de répétition eux-mêmes idéaux. Est-ce à dire que ce qui ouvre la répétition à l’infini ou s’y ouvre quand s’assure le mouvement de l’idéalisation, c’est un certain rapport d’un « existant » à sa mort ?  Et que la « vie transcendantale» est la scène de ce rapport ?  7-9

[OBS.] Or nous devons considérer d’une part que l’élément de la signification¾ou la substance de l’expression¾qui semble le mieux préserver à la fois l’idéalité et la présence vivante sous toutes ses formes est la parole vivante, la spiritualité du souffle comme phonè ; et que , d’autre part, la phénoménologie, métaphysique de la présence dans la forme de l’idéalité, est aussi une philosophie de la vie. 9

N’y a-t-il pas dans le langage, le langage n’est-il pas d’abord cela même en quoi pourraient sembler s’unir la vie et l’idéalité ? [Clearly discernible in nature today.] 9, ant.

[…] son centre la mort […] signification empirique et extrinsèque d’accident mondaine […] Lebendigkeit […] Or l’unité du vivre […] échappe à la réduction transcendantale et, comme unité de la vie mondaine et de la vie transcendantale, lui fraie même le passage. […] c’est encore une vie transcendantale ou en dernière instance la transcendantalité d’un présent vivant que découvre Husserl. […] pourtant une conscience transcendantalement vivante. 9

[…] alors c’est la possibilité de ce rapport qui porte tout le poids de la question. La racine commune rendant possibles toutes ces métaphores nous paraît encore être le concept de vie. En dernière instance, entre le psychique pur¾région du monde opposée à la conscience transcendantale et découverte par la réduction de la totalité du monde naturel et transcendant¾et la vie transcendantale pur, il y a, dit Husserl, un rapport de parallélité 9-10

Mais qu’est-ce qui va permettre de distinguer cette psychologie phénoménologique, science descriptive, éidétique et apriorique, de le phénoménologie transcendantale elle-même ?  10

Le domaine de l’expérience psychologique pure recouvre, en effet, la totalité du domaine de ce que Husserl appelle l’expérience transcendantale. Et pourtant, malgré ce recouvrement parfait, une différence radicale demeure, qui n’a rien de commun avec aucune autre différence ; différence qui ne distingue rien en fait, différence qui ne sépare aucun étant, aucun vécu, aucune signification déterminée ; différence pourtant qui, sans rien altérer, change tous les signes et en laquelle seulement se tient la possibilité d’une question transcendantale. C’est-à-dire de la liberté elle-même. Différence fondamentale, donc, sans laquelle aucune autre différence au monde n’aurait de sens ni de chance d’apparaître comme telle. Sans la possibilité et sans la reconnaissance d’une telle duplication (Verdoppelung), dont la rigueur ne tolère aucune duplicité, sans cette invisible distance tendue entre les deux actes d’épochè, la phénoménologie transcendantale serait détruite en sa racine. La difficulté tient à ce que cette duplication du sens ne doit correspondre à aucun double ontologique. 10-11

[…] en rien qui puisse être déterminé au sens naturel de la distinction. […] Il n’est surtout pas le fantôme métaphysique ou formel du moi empirique. […] langage analogique […] verweltlichende Selbstapperzeption […]11

Toutes ces difficultés se concentrent dans le concept énigmatique de « parallélisme. » Husserl évoque [Phänomenologische Psychologie, p. 343] l’étonnante, l’admirable « parallélité » et même, « si l’on peut dire, le recouvrement » de la psychologie phénoménologique et de la phénoménologique transcendantale, « toutes deux comprises comme disciplines éidétiques ». l’une habite l’autre, si l’on peut dire, implicitement. Ce rien qui distingue des parallèles, ce rien sans lequel justement aucune explication, c’est-à-dire aucun langage ne pourrait se déployer librement dans la vérité sans être déformé par quelque milieu réel, sans lequel aucune question transcendantale, c’est-à-dire philosophique, ne pourrait prendre son souffle, ce rien surgit, si l’on peut dire, lorsque la totalité du monde est neutralisée dans son existence et réduite à son phénomène. 11-12

[…] la distance précaire et menacée entre les parallèles. Or, puisque la conscience transcendantale n’est pas entamée dans son sens par l’hypothèse d’une destruction du monde (Idées 1, § 49), « il est certain qu’on peut penser une conscience sans corps et, aussi paradoxal que cela paraisse, sans âme (seelenloses) ». 12

[…] le monde a besoin d’un supplément d’âme […] a besoin de ce rien supplémentaire qu’est le transcendantal et sans lequel aucun monde n’apparaîtrait. […] se garder de prêter quelque réalité à cette distance, de substantialiser cette inconsistance […] assumer librement sa propre destruction et lances les métaphores contre les métaphores […] plus originelle dans les Ennéades […]. C’est au prix de cette guerre du langage contre lui-même que seront pensés le sens et la question de son origine. On voit que cette guerre n’est pas une guerre parmi d’autres. Polémique pour la possibilité du sens et du monde, elle a son lieu dans cette différence dont nous avons vu qu’elle ne peut habiter le monde, mais seulement le langage, en son inquiétude transcendantale. En vérité, loin de l’habiter seulement, elle en est aussi l’origine et la demeure. Le langage garde la différence qui garde le langage. 13

Mais c’est qu’il est son propre partage et sa propre opposition à son autre. 14

Mais ce concept ultra-transcendantal de la vie, s’il permet de penser la vie (au sens courant ou au sens de la biologie) et s’il n’a jamais été inscrit dans la langue, appelle peut-être un autre nom. 14

[…] pour affirmer un lien d’essence entre le logos et la phonè, le privilège de la conscience […] n’étant que la possibilité de la vive voix. La conscience de soi n’apparaissant que dans son rapport à un objet dont elle peut garder et répéter la présence, elle n’est jamais parfaitement étrangère ou antérieure à la possibilité du langage. Husserl a sans doute voulu maintenir, nous le verrons, une couche originairement silencieuse, « pré-expressive », du vécu. Mais la possibilité de constituer des objets idéaux appartenant à l’essence de la conscience, et ces objets idéaux des produits historiques, n’apparaissant que grâce à des actes de création ou de visée, l’élément de la conscience el l’élément du langage seront de plus en plus difficiles à discerner. Or leur indiscernabilité n’introduira-t-elle pas la non-présence et la différence (la médiateté, le signe, le renvoi, etc.) au cœur de la présence à soi ? Cette difficulté appelle une réponse. Cette réponse s’appelle la voix. L’énigme de la voix est riche et profonde de tout ce à quoi elle semble ici répondre. Que la voix simule la garde de la présence et que l’histoire du langage parlé soit l’archive de cette simulation, cela nous empêche d’ores et déjà de considérer la « difficulté » à laquelle répond la voix, dans la phénoménologie husserlienne, comme une difficulté de système ou une contradiction qui lui serait propre. Cela nous empêche aussi de décrire cette simulation, dont la structure est d’une infinie complexité, comme une illusion, un fantasme ou une hallucination. Ces derniers concepts renvoient au contraire à la simulation de langage comme à leur racine commune. 14-5

Chapitre Premier

Le signe et les signes

Nous savons donc déjà que, en fait, le signe discursif et par suite le vouloir-dire est toujours enchevêtré, pris dans un système indicatif. Pris, c’est-à-dire contaminé : c’est la pureté expressive et logique de la Bedeutung que Husserl veut ressaisir comme possibilité du Logos. En fait et toujours (allzeit verflochten ist) dans la mesure où la Bedeutung est prise dans un discours communicatif. Certes, nous le verrons, la communication elle-même est pour Husserl une couche extrinsèque de l’expression. Mais chaque fois qu’elle se produit en fait, une expression comporte une valeur de communication, même si elle ne s’y épuise pas ou si cette valeur lui est simplement associée.

Il faudra préciser les modalités de cet entrelacement. Mais il est d’ores et déjà évident que cette nécessité factuelle de l’enchevêtrement associant intimement l’expression et l’indice, ne doit pas, aux yeux de Husserl, entamer la possibilité d’une rigoureuse distinction d’essence. Cette possibilité est purement juridique et phénoménologique. […] qui définit l’espace même de la phénoménologie, ne préexiste pas à la question du langage, ne s’y introduit pas comme à l’intérieur d’un domaine ou d’un problème d’autres. Il ne s’ouvre, au contraire, que dans et par la possibilité du langage.

20-1

[…] (im einsamen Seelenleben) […] la pureté inentamée de l’expression. Par un  étrange paradoxe, le vouloir-dire n’isolerait la pureté concentrée de son ex-pressivité qu’au moment où serait suspendu le rapport à un certain dehors. 22

C’est pourquoi l’essence de la conscience intentionnelle ne se révélera (par exemple dans Idées 1, § 49) que dans la réduction de la totalité du monde existant en général. 23

[…] la structure du signe en général. 23

Et celle-ci doit être reconnue dans une structure essentielle de l’expérience et dans la familiarité d’un horizon. Pour entendre le mot « signe » à l’ouverture de la problématique, nous devons avoir déjà un rapport de pré-compréhension avec l’essence, la fonction ou la structure essentielle du signe en général. 24

[…] cette structure de substitution […]. Mais sur le sens du Zeigen en général qui, montrant ainsi l’invisible du doigt, peut ensuite se modifier en Hinzeigen ou en Anzeigen, aucune question originale n’est posée. Pourtant, on peut déjà deviner¾peut-être le vérifierons-nous plus loin¾que ce « Zeigen » est le lieu où s’annonce la racine et la nécessité de tout « enchevêtrement » entre indice et expression. […] Mais Husserl, choisissant pour thème la logicité de la signification, croyant déjà pouvoir isoler l’a priori logique de la grammaire pure dans l’a priori général de la grammaire, s’engage résolument dans l’une des modifications de la structure générale du Zeigen : Hinzeigen et non Anzeigen. 24-5

Et si Husserl voulait disloquer l’unité du signe, en démonter l’apparence, la réduire à une verbalité sans concept ? Et s’il n’y avait pas un concept de signe et des types de signe, mais deux concepts irréductibles auxquels on a abusivement attaché un seul mot ? 25

Ce serait là une démarche classique. On soumettrait le signe à la vérité, le langage à l’être, la parole à la pensée et l’écriture à la parole. Dire qu’il peut y avoir une vérité du signe en général, n’est-ce pas supposer que le signe n’est pas la possibilité de la vérité, ne la constitue pas, se contente de la signifier ? de la reproduire, de l’incarner, de l’inscrire secondairement ou d’y renvoyer ?  Car si le signe précédait de quelque façon ce qu’on appelle la vérité ou l’essence, il n’y aurait aucun sens à parler de la vérité ou de l’essence du signe. Ne peut-on penser¾et Husserl l’a sans doute fait¾que le signe, par exemple si on le considère comme structure d’un mouvement intentionnel, ne tombe pas sous la catégorie de chose en général (Sache), n’est pas un « étant » sur l’être duquel on viendrait à poser une question ? Le signe n’est-il pas une chose, ne tombe pas sous la question « qu’est-ce que » ? La produit au contraire à l’occasion ? Produit ainsi la « philosophie » comme empire du ti esti ?

25-6

[…] et respecter dans l’activité de la signification ce qui, n’ayant pas en soi de vérité, conditionne le mouvement et le concept de la vérité. Et de fait, tout au long d’un itinéraire qui aboutit à l’Origine de la géométrie, Husserl accordera une attention croissante à ce qui, dans la signification, dans le langage et dans l’inscription consignant l’objectivité idéale, produit la vérité ou l’idéalité plutôt qu’il ne l’enregistre.

Mais ce dernier mouvement n’est pas simple. C’est ici notre problème et nous devrons y revenir. La destinée historique de la phénoménologie semble en tout cas comprise entre ces deux motifs : d’un côté, la phénoménologie est la réduction de l’ontologie naïve, le retour à une constitution active du sens et de valeur, à l’activité d’une vie produisant la vérité et la valeur en général à travers ses signes. Mais en même temps, sans ce juxtaposer simplement à ce mouvement (1), une autre nécessité confirme aussi la métaphysique classique de la présence et marque l ’appartenance de la phénoménologie à l’ontologie classique.

C’est à cette appartenance que nous avons choisi de nous intéresser.

Chapitre II

La réduction de l’indice

L’appartenance métaphysique se révèle sans doute dans le thème auquel nous revenons maintenant : l’extériorité de l’indice à l’expression. […] logique et épistémologique […] bref, préliminaire et « réducteur ». Il faut écarter, abstraire, « réduire » l’indication comme phénomène extrinsèque et empirique, même si une relation étroite l’unit en fait à l’expression, l’entrelace empiriquement avec elle. […] et leur effacement sera une tâche infinie. Toute l’entreprise de Husserl¾et bien au-delà des Recherches¾serait menacée si la Verflechtung accouplant l’indice à l’expression était absolument irréductible, inextricable au principe, si l’indication ne s’ajoutait pas à l’expression comme une adhérence plus ou moins tenace, mais habitat l’intimité essentielle de son mouvement. 28

[…] « motivation » (Motivierung) : ce qui donne le mouvement à quelque chose comme un « être pensant » pour passer par la pensée de quelque chose à quelque chose. […] lie toujours une connaissance actuelle à une connaissance inactuelle.

[1] (11) Dans la logique de ses exemples et de son analyse, Husserl aurait pu citer la graphie en général. Bien que l’écriture soit pour lui, à n’en pas douter, indicative en sa couche propre, elle pose un problème redoutable qui explique probablement ici le silence prudent de Husserl. C’est que, à supposer qu’elle soit indicative au sens qu’il donne à ce mot, elle a un privilège étrange qui risque de désorganiser toutes ces distinctions essentielles : écriture phonétique (ou mieux : dans la partie purement phonétique de l’écriture dite abusivement et globalement phonétique), ce qu’elle « indiquerait » serait une « expression » ; écriture non phonétique, elle se substituerait au discours expressif dans ce qui l’unit immédiatement au « vouloir-dire » (bedeuten). Nous n’insistons pas ici sur ce problème : il appartient à l’ultime horizon de cet essai. 29

Qu’est-ce que la monstration (Weisen) en général avant de se distribuer en indication montrant du doigt (Hinweis) le non-vu et en démonstration (Beweis) donnant à voir dans l’évidence de la preuve ? 31, 58

On sait en effet maintenant que, dans l’ordre de la signification en général, tout le vécu psychique, tout le vécu psychique, sous la face de ses actes, même lorsqu’ils visent des idéalités et des nécessités objectives, ne connaît que des enchaînements indicatifs. L’indice tombe hors du contenu de l’objectivité absolument idéale, c’est-à-dire de la vérité. 31

Ayant son « origine » dans les phénomènes d’association (1), liant toujours des existants empiriques dans le monde, la signification indicative couvrira, dans le langage, tout ce qui tombe sous le coup des « réductions » : la factualité, l’existence mondaine, la non-nécessité essentielle, la non-évidence, etc. Ne serait-on pas déjà en droit de dire que toute la problématique future de la réduction et toutes les différences conceptuelles dans lesquelles elle se prononce (fait/essence, transcendentalité/mondanité, et toutes les oppositions qui font système avec elle) se déploient dans un écart entre deux types de signes ? En même temps que lui, sinon en lui et grâce à lui ? Est-ce que le concept de parallélité qui définit les rapports entre le psychique pur¾qui est dans le monde¾et le transcendantal pur¾qui n’y est pas¾et rassemble ainsi toute l’énigme de la phénoménologie husserlienne, ne s’annonce pas ici sous la forme d’un rapport entre deux modes de signification ? 31-2

[…] la « vérité » de la phénoménologie […]. […] que la réduction devra parfois dévoiler en excluant la couche du langage. D’autre part, s’il n’y a pas d’expression et de vouloir-dire sans discours, tout le discours n’est pas « expressif ». […] on pourrait presque dire que la totalité du discours est prise dans une trame indicative. 32

Chapitre III

Le vouloir-dire comme soliloque

A) Sans doute la Bedeutung n’advient-elle au signe et ne le transforme-t-elle en expression qu’avec la parole, le discours oral. […] un faisceau de raisons. […]  C’est ici le lieu de préciser. Le bedeuten vise un dehors qui est celui d’un ob-jet idéal. Ce dehors est alors ex-primé, passe hors de soi dans un autre dehors, qui est toujours « dans » la conscience : le discours expressif, nous allons le voir, n’a pas besoin, en tant que tel et dans son essence, d’être effectivement proféré dans le monde. 34

[…] une double sortie hors de soi de sens (Sinn) en soi […] après la découverte de la réduction transcendantale, il la décrira comme sphère noético-noématique de la conscience. […] la couche « improductive » de l’expression vient refléter, « réfléchir » en miroir (wiederzuspiegeln) tout autre intentionnalité quant à sa forme et à son contenu. Le rapport à l’objectivité marque donc une intentionnalité « pré-expressive » (vor-ausdrücklich) visant un sens qui sera ensuite transformé en Bedeutung et en expression. […] cette « sortie » répétée, réfléchie, vers le sens noématique puis vers l’expression […]. […] « productivité qui s’épuise dans l’exprimer et dans la forme du conceptuel qui s’introduit avec cette fonction » [Husserls italisk/Ricœur]. […] L’expression est une extériorisation volontaire, décidée, consciente de part en part, intentionnelle. […] l’intention d’un sujet animant le signe, lui prêtant une Geistigkeit. Dans l’indication, l’animation a deux limites : le corps du signe, qui n’est pas un souffle, et l’indiqué, qui est une existence dans le monde. 35

[…] Bedeutung, c’est-à-dire une idéalité n’ « existant » pas dans le monde. […] Seul un tel discours peut s’offrir à une Deutung. […] 36

Toute la couche de l’effectivité empirique, c’est-à-dire la totalité factuelle du discours, appartient à cette indication à cette indication dont nous n’avons pas fini de reconnaître l’étendue. L’effectivité, la totalité des événements du discours est indicative non seulement parce qu’elle est dans le monde, abandonnée au monde, mais aussi, corrélativement, parce que, en tant que telle, elle garde en elle quelque chose de l’association involontaire. 36-7

[…] le concept d’intentionnalité reste pris dans la tradition d’une métaphysique volontariste, c’est-à-dire peut-être simplement dans la métaphysique. La téléologie explicite qui commande toute la phénoménologie transcendantale ne serait au fond qu’un volontarisme transcendantal. Le sens veut se signifier, il ne s’exprime que dans un vouloir-dire qui n’est qu’un vouloir-se-dire de la présence de sens. 37

[…] le jeu de physionomie, le geste, la totalité du corps et de l’inscription mondaine, en un mot la totalité du visible et du spatial comme tels. […] La visibilité, la spatialité comme telles ne pourraient que perdre la présence à soi de la volonté et de l’animation spirituelle qui ouvre le discours. Elles en sont littéralement la mort. 37

Dans l’ordre de la signification, l’intention expresse est une intention d’exprimer. [Herav ‘vouloir-dire’.] l’implicite n’appartient pas à l’essence di discours. Ce que Husserl affirme ici des gestes et des jeux de physionomie vaudrait bien sûr a fortiori du langage préconscient ou inconscient. 38

*****

There is neither rescue nor escape for science in general relative the grammatological ouverture. The deconstructive sollicitation of philosophy and metaphysics already undertaken and so vigorously demonstrated by Derrida has acute and critical, not to say abyssally aporetic, implications for any science, for any scientificity. If the sollicitation of the philosophically constituted conception of the sign in general, thus incorporating any phoneme or grapheme in general, is granted its justice and acknowledgement, then there is no a priori reason to exempt the matheme for the same questioning. This questioning remains to be researched inasmuch as mathematics still still is allowed its carte blanche thus remaining naively within classical metaphysical schemes.  It could well be that grammatology should include not only phonemes and graphemes, but also the matheme in general. Even, now, if the matheme was indeed found to somehow transcend the classical constraints of metaphysics, thus escaping a strict deconstructive sollicitation, any science, no matter how much mathematized, would nonetheless be immersed in the undecidable abyss of grammatology. However, it is my contention that what Derrida says holds for the phoneme and the grapheme also holds for the matheme. Which, thus, this investigation shall make clear.

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