Positions

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Notes to Positions

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Positions. Entretiens avec Henri Ronse,

Julia Kristeva, Jean-Louis Houdebine, Guy Scarpetta

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Revised edition. Tran. & annotated by Alan Bass (Continuum, 2002); originally published in France in 1972 as Positions by Les Editions de Minuit. Introduction to Second English Edition: “Derrida’s Positions, Thirty Years On: Introduction to the Second English Language Edition,” Christopher Norris.

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1. “Notes to Introduction”

2. “Implications,” wity Henri Ronse. First published in Lettres françaises no 1211, 6-12 December 1967

3. “Semiology and Grammatology,” with Julia Kristeva

4. “Positions,” with Jean-Louis Houdebine and Guy Scarpetta

5. “Notes to Interviews”

Implications

-entretien avec Henri Ronse

Publié dans les Lettres françaises n° 1211, 6-12 décembre 1967.

Ils forment, en effet, mais bien comme déplacement et comme déplacement d’une question, un certain système ouvert quelque part à quelque ressource indécidable qui lui donne son jeu. La note à laquelle vous faites allusion rappelait aussi la nécessité de ces « blancs », dont on sait, au moins depuis Mallarmé, qu’en tout texte ils « assument l’importance ».

Comment : Commencing Positions referring to Mallarméan blank spaces, Derrida comments on his texts as forming a displacement and a displacement of a question whose system is open to an undecidable resource that sets the very system into motion. Blanks are imported to the system—or perhaps the system is imported to the blanks—and this import(at)ion is what spurs the system—or the blanks—, a system whose primus movens, then, is undecidable. No dialectics involved : undecidability is irreducible to dialectics. The blanks open up the beginning or arche, the middle or the praxis/tehkne/nomos, and the end or telos. The writing of Being and the Being of Writing becomes, thus, porous. The blanks of the text, irreducibly there in any text, strangely there in any form of textuality, are not lacks, or short-comings, forlorns, or voids however. Spacing, and temporization, or différance comprising either, is inevitably already alluded to. Science, too, is marked by such Mallarméan blanks. Or is mathematical symbolicity exempt from such a working in its textuality?

Dans ce que vous appelez mes livres, ce qui est d’abord mis en question, c’est l’unité du livre et l’unité « livre » considérée comme une belle totalité, avec toutes les implications d’un tel concept. Et vous savez qu’elles engagent le tout de notre culture, de près ou de loin. […] Il s’agit seulement, sous ces titres, d’une « opération » textuelle, si l’on peut dire, unique et différenciée, dont le mouvement inachevé ne s’assigne aucun commencement absolu, et qui, entièrement consumée dans la lecture d’autres textes, ne renvoie pourtant, d’une certaine façon qu’à sa propre écriture. 11, 3

What is questioned is the unity of the book considered as totality—and everything that is implied : our entire culture, more or less. The displacement of the question concerns a certain « textual operation, »  unique and differentiated, assigned to no absolute beginning, consumed by reading and writing on other texts nonetheless referring only to its own writing. Here is discernable that preoccupation with the viral, and the logic of autoimmunity, what later became an explicit thematic of deconstruction. The graph and the gramma is viral. Bibleion is viral, as any parchment or paper or computer screen—any sheet, any surface. We will later explicate the logic of such an autoimmune virographematics. Such an autoimmune virographematics that is stated to subject science. A subjecting which will solicitate the very pillars of science, its inner architecture. In turn paving the way—that is, if repressed and denegated—for other solicitations of science, namely where the effects and conseqiences of science on nature—or let’s say upon science’s Other—are solicitating to unheard of degrees, catastropically so [see katastrophe ; Cathrine Malabou ; « Notes »]. Let us also focus upon what Derrida criticizes about « logical order » : such an order is also in question—thus systematically tied, in Derrida’s opinion, to the totality of the book—, although in an uncanny fashion : Derrida’s work complies with this order—« an entire phase or face »—he says, but then again : « at least by simulacrum, » « in order to inscribe it, » « into a composition that this order no longer governs. » This is viral already.

[L]es cinq derniers, à partir de Freud et la scène de l’écriture, étant engagés dans l’ouverture grammatologique. […] En tout cas, que deux « volumes » s’inscrivent au milieu l’un de l’autre, cela tient, vous le reconnaîtrez, d’une étrange géométrie, dont ces textes sont sans doute les contemporains… 12-13, 4

Such is, then, the « grammatological opening. » The 1962 Freud et la scène de l’écriture engages the grammatological opening. The works referred to forms relations of foldings and envelopoings that Derrida describes as a « strange geometry. » Like the textual operation that, while entirely consumed by the reading of other texts, still only refers to its own writing. In La différance Derrida had opened by saying that hi sis a writing within writing on writing. Virus.

J’oubliais. C’est [i.e., La voix et le phénomène] peut-être l’essai auquel je tiens le plus. Sans doute aurais-je pu le relier comme une longue note à l’un ou l’autre des deux autres ouvrages. De la grammatologie s’y réfère et en économise le développement. Mais dans une architecture philosophique classique, La voix viendrait en premier lieu : s’y pose en un point qui, pour des raisons que je ne peux expliquer ici, paraît juridiquement décisif, la question du privilège de la voix et de l’écriture phonétique dans ses rapports à toute l’histoire de l’Occident, telle qu’elle se laisse représenter dans l’histoire de la métaphysique, et dans sa forme la plus moderne, la plus critique, la plus vigilante : la phénoménologie transcendantale de Husserl. Qu’est-ce que le « vouloir-dire », quels sont ses rapports historiques avec ce qu’on croit identifier sous le nom de « voix » et comme valeur de la présence, présence de l’objet, présence du sens à la conscience, présence à soi dans la parole dite vive et dans la conscience de soi ? L’essai qui pose ces questions peut aussi se lire comme l’autre face (recto ou verso, comme vous voudrez) d’un autre essai, publié en 1962, en introduction à L’origine de la géométrie de Husserl. La problématique de l’écriture y était déjà en place, comme telle, et reliée à la structure irréductible du « différer » dans ses rapports à la conscience, à la présence, à la science, à l’histoire et à l’histoire de la science, à la disparition ou au retardement de l’origine, etc. 13, 4-5

Stating that he best likes La voix et le phénomène he also makes a case of De la grammatologie as being the one most economic, economizing the development of La voix et le phénomène. But juridically speaking, the latter stakes the decision concerning the Occident’s general biasing of speech and phonetic writing. And he explains thus that he strategically takes off from the most modern, critical, and vigilant metaphysics still : Husserl’s transcendental phenomenology. Voice : presence, and presence of object, presence of sense towards conscience, present in living speech, etc ? Alternatively—recto or verso—the introduction to L’origine de la géométrie de Husserl. Already there, in 1962, is the problematic of writing in place, as such. Bound to the irreducible structure of deferral, in its relationships to consciousness, presence, science, history, and the history of science, the disappearance or delay of origin, etc.

Tous ces textes, qui sont sans doute la préface interminable à une autre texte que j’aimerais avoir un jour la force d’écrire, ou encore l’épigraphe à un autre dont je n’aurais jamais eu l’audace, ne font, en effet, que commenter telle phrase sur un labyrinthe de chiffres, placée en exergue à La voix et le phénomène… 13-4, 5

All texts referred to forms an interminable preface to another text wished for to be written, forms a commentary on the sentence about a labyrinth of ciphers that is the epigraph to La voix et le phénomène, in Husserl’s Ideas, trans. W. R. Boyce Gibson (New York : Macmillan, 1962), p. 270.

J’essaie de me tenir à la limite du discours philosophique. Je dis limite et non mort, car je ne crois pas du tout à ce qu’on appelle couramment ajourd’hui la mort de la philosophie (ni d’ailleurs simplement de quoi que ce soit, le livre, l’homme ou dieu ; d’autant plus que, comme chacun sait, le mort détient une efficace très spécifique). Limite, donc, à partir de laquelle la philosophie est devenu possible, s’est définie comme épistémè, fonctionnant à l’intérieur d’un système de contraintes fondamentales, d’oppositions conceptuelles hors desquelles elle devient impraticable. Dans mes lectures, j’essaie donc, par un geste nécessairement double… […] [P]ar ce double jeu, marqué en certains lieux décisifs d’une rature qui laisse lire ce qu’elle oblitère, inscrivant violemment dans le texte ce qui tentait de le commander du dehors, j’essaie donc de respecter le plus rigoureusement possible le jeu intérieur et réglé de ces philosophèmes ou épistémèmes en les faisant glisser sans les maltraiter jusqu’au point de leur non-pertinence, de leur épuisement, de leur clôture. « Déconstruire » la philosophie ce serait ainsi penser la généalogie structurée de ses concepts de la manière la plus fidèle, la plus intérieure, mais en même temps depuis un certain dehors par elle inqualifiable, innommable, déterminer ce que cette histoire a pu dissimuler ou interdire, se faisant histoire par cette répression quelque part intéressée. A ce moment-là, par cette circulation à la fois fidèle et violente entre le dedans et le dehors de la philosophie — c’est-à-dire de l’Occident —, se produit un certain travail textuel qui donne un grand plaisir. Écriture à soi intéressée qui donne aussi à lire les philosophèmes — et par suite tous les textes appartenant à notre culture — comme des sortes de symptômes (mot que je suspecte, bien sûr, comme je l’explique ailleurs) de quelque chose qui n’a pas pu se présenter dans l’histoire de la philosophie, qui n’est d’ailleurs présent nulle part, puisqu’il s’agit, dans toute cette affaire, de mettre en question cette détermination majeure du sens de l’être comme présence, détermination en laquelle Heidegger a su reconnaître le destin de la philosophie. [Speaking of the treatment accorded to writing as a symptom :] […] Un tel symptôme est nécessairement et structurellement dissimulé, pour des raisons et selon des voies que j’essaie d’analyser. Et s’il se découvre ajourd’hui, ce n’est nullement par quelque trouvaille plus ou moins ingénieuse et dont quelqu’un, ici ou là, pourrait avoir l’initiative. C’est l’effet d’une certaine transformation totale (qu’on ne peut même plus appeler « historique » ou « mondiale », puisqu’elle emporte jusqu’à la sécurité de ces significations), et qu’on peut aussi repérer dans des champs déterminés (formalisation mathématique et logique, linguistique, ethnologie, psychanalyse, économie politique, biologie, technologie de  l’information, de la programmation, etc.). 15-6, 6-7

Derrida tries the limit [limite] of philosophical discourse. Which is not death. And there is no death of philosophy. Nor simply of the book, man, God. What is declared dead wields a very specific power. Against power, thus—or apower. Avoid declaring things for dead—cause they aren’t? Anyway, the limit as that which makes philosophy possible, defining itself as epistēmē. Here philosophy functions within a system of fundamental constraints and conceptual oppositions outside of which philosophy becomes impracticable. A certain Marxism is here perhaps involved. Philosophy is conflictual per se. Therefore is involved a certain double gesture: a double play violently inscribing in the text that which commands it from its outside, that which attempted to govern it from without. Still respecting the internal and regulated play of philosophemes or epistimemes, but this by making them slide—without mistreating them—to the point of their nonpertinence, their exhaustion, their closure. Could one nut do the same for science, or “sciencemes”? Has he not already pointed to the structural affinity of philosophy, epistemology, and science? He has at least pointed to it. Pointed it out as a viable path, even a task, however indirectly. For instance, why would science all by itself and all of a sudden raise itself beyond the conflictual oppositions of which Derrida here bespeaks? This is a key question. Then comes his sketchy demarcation of deconstruction: to “deonstruct” [his brackets in French original] to think, in the most faithful and interior way the structured genealogy [which explains his early studies of Husserl’s conceptions of structure and genesis] of its concepts, but at the same time to determine—from a certain outside or exteriority that is unqualifiable or unnameable by philosophy [philosophy only, or anything that vestiges from philosophy thus including science?]—precisely what this history has been able to dissimulate or forbid, making itself into a history by means of this somewhere motivated repression. Simulus of faithfulness and violence: between philosophy’s inside and outside, on that border, living on, living on that border—”that is, of the West”—there is thus produced a textual work that gives great pleasure. What kind of pleasure? Does he tell? Well, a writing interested in itself [écriture à soi intéressée] which also gives to read those very philosophemes, “et par suite” all texts, as kinds of symptoms (expressing suspicion towards this very word) of something that could not be presented in the history of philosophy, and which, moreover , is nowhere present, since all of this concerns putting into question the major determination of Being as presence, the determination in which Heidegger recognized the destiny of philosophy.” Such a symptom is necessarily dissimulated; revealed today not due to someone’s ingenious work of discovery; but “a certain total transformation that also can be ascertained in other determined fields (mathematical and logical formalization, linguistics, ethnology, psychoanalysis, political economy, biology, the technology of information, programming, etc.” Ronse, writing: the accepted meaning and writing in general, before any tie to what glossematics calls an “expressive substance; the common root of writing and speech.

Vous avez remarqué que ce a s’écrit ou se lit mais qu’on ne peut l’entendre. Je tiens beaucoup, tout d ’abord, à ce que le discours — par exemple le nôtre, en ce moment — sur cette altération ou cette agression graphique et grammaticale implique une référence irréductible à l’intervention muette d’un signe écrit. […] En ce sens, la différance n’est pas précédée par l’unité originaire et indivise d’une possibilité présente que je mettrais en réserve, telle une dépense que je mettrais à plus tard, par calcul ou conscience économique. Ce qui diffère la présence est ce à partir de quoi au contraire la présence est annoncée ou désirée dans son représentant, son signe, sa trace… […] Je dirais même que c’est le concept de l’économie, et puisqu’il n’y a pas d’économie sans différance, c’est la structure la plus générale de l’économie, pourvu qu’on entende sous cette notion autre chose que l’économie classique de la métaphysique ou la métaphysique classique de l’économie. 16-7, 8-9

.. a graphic and grammatical alteration or aggression implies an irreducible reference to the mute intervention of a written sign : the a of différance. “[D] is not preceded by the originary and indivisible unity of a present possibility that I could reserve, like an expenditure that I would put off calculatedly or for reasons of economy. What defers presence, on the contrary, is the very basis on which presence is announced or desired in what represents it, its sign, its trace…” …” “I would even say that it is the economical concept, and since there is no economy without d, it is the most general structure of economy, given that one understands by economy something other than the classical economy of metaphysics, or the classical metaphysics of economy.” “[W]ould not have been possible without the opening of Heidegger’s questions.” The ontico-ontological difference remains unthought by philosophy. What about science in this respect? Is it simply exempt? How come? What about science’s symptoms? The repressions of science? Etc.

Ces différences — et la science taxonomique, par exemple, à laquelle elles peuvent donner lieu — sont les effets de la différance, elles ne sont inscrites ni dans le ciel, ni dans le cerveau, ce qui ne veut pas dire qu’elles soient produites par l’activité de quelque sujet parlant. 18, 10

These differences—and the taxonomic science, e.g., to which they might give occasion (place)—are the effects of différance, inscribed neither in the heavens nor in the brain, which doesn’t mean they are produced by the activity of some speaking subject. An originary writing, then. Productive and floursihing.

Peut-être faut-il alors, selon un geste qui serait plus nietzschéen que heideggerien, en allant au bout de cette pensée de la vérité de l’être, s’ouvrir à une différance qui ne soit pas encore déterminée, dans la langage de l’Occident, comme différence entre l’être et l’étant. Un tel geste n’est sans doute pas possible aujourd’hui mais on pourrait montrer comment il se prépare. 19, 10

… because of such debt to Heidegger, D tries to locate a belonging to metaphysics, to what Heidegger calls onto-theology; he recognized that he had to “economically and strategically” “borrow the syntaxic and lexical resources of the language of metaphysics, as one always must do ate the very moment that one deconstructs this language.” The ultimate determination of

difference as the ontico-ontological difference belongs, in a strange way, in its grasp. With Nietzsche perhaps going to the end of this thought of the truth of Being

Following a gesture more Nietzschean than Heideggerian “we would have to become open to a différance that is no longer determined, in the language of the Occident, as the difference between Being and beings. Such a departure is doubtless not possible today, but one could show it is in preparation. In Heidegger, first of all.” But still, in Heidegger, as in the West in general, a noncritical privilege accorded to a determined “expressive substace.” What about science?

Il n’y a pas une transgression si l’on entend par là l’installation pure et simple dans un au-delà de la métaphysique, en un point qui serait aussi, ne l’oublions pas, et d’abord un point de langage ou d’écriture. Or, même dans les agressions ou les transgressions, nous nous entretenons avec un code auquel la métaphysique est irréductiblement liée, de telle sorte que tout geste transgressif nous renferme, en nous y donnant prise, à l’intérieur de la clôture. Mais, par le travail que se fait de part et d’autre de la limite, le champ intérieur se modifie et une transgression se produit qui, par conséquent, n’est nulle part présente comme un fait accompli. On ne s’installe jamais dans une transgression, on n’habite jamais ailleurs. La transgression implique que la limite soit toujours à l’œuvre. Or la « pensée-qui-ne-veut-rien-dire », qui excède, les interrogeant, le vouloir-dire et le vouloir-s’entendre-parler, cette pensée qui s’annonce dans la grammatologie se donne justement pour ce qui n’est nullement assuré de l’opposition entre le dehors et le dedans. Au terme d’un certain travail, le concept même d’excès ou de transgression pourra devenir suspect. […] De la grammatologie est le titre d’une question : sur la nécessité d’une science de l’écriture, sur ses conditions de possibilité, sur le travail critique que devrait en ouvrir le champ et lever les obstacles épistémologiques ; mais question aussi sur les limites de cette science. Et ces limites sur lesquelles je n’ai pas moins insisté sont aussi bien celles de la notion classique de science, dont les projets, les concepts, les normes sont fondamentalement et systématiquement liés à la métaphysique. 22, 13

There is not a transgression, if by that one means a pure beyond; “Now, even in aggressions or transgressions, we are concorting with a code to which metaphysics is tied irreducibly, such that every transgressive gesture reencloses us—precisely by giving us a hold on the closure of metaphysics—within this closure.” One is modifying the inside by the double gesture; no transgression is therefore a fait accompli; “One is never installed within transgression, one never lives elsewhere. Transgression implies that the limit is always at work. Now, the “thought-that-means-nothing,” the thought that exceeds meaning and meaning-as-hearing-oneself-speak by interrogating them—this thought, announced in grammatology, is given precisely as the thought for which there is no sure opposition between outside and inside. At the conclusion of a certain work, even the concepts of excess or of transgression can become suspect.” 12

Therefore no opposing of graphocentrism to logocentrism, “nor, in general, any center to any other center. Of Grammatology is not a defense and illustration of grammatology. And even less a rehabilitation of what has always been called writing.” Plato describing writing as an orphan or a bastard, a certain family scene, the legitimate and high-born son of the “father of logos,” … 12

Ce chapitre montre justement que l’écriture ne commence pas. C’est même à partir d’elle, si on peut dire, qu’on met en question la requête d’une archie, d’un commencement absolu, d’une origine. L’écriture ne peut donc pas plus commencer que le livre finir… […] J’essaie d’écrire (dans) l’espace où se pose la question du dire et du vouloir-dire. J’essaie d’écrire la question : (qu’est-ce) que vouloir-dire ? Il est donc nécessaire que, dans un tel espace et guidée par une telle question, l’écriture à la lettre ne-veuille-rien-dire. Non qu’elle soit absurde, de cette absurdité qui a toujours fait système avec le vouloir-dire métaphysique. Simplement elle se tente, elle se tend, elle tente de se tenir au point d’essoufflement du vouloir-dire. Se risquer à ne-rien-vouloir-dire, c’est entrer dans le jeu, et d’abord dans le jeu de la différance qui fait qu’aucun mot, aucun concept, aucun énoncé majeur ne viennent résumer et commander, depuis la présence théologique d’un centre, le mouvement et l’espacement textuel des différences. D’où par exemple la chaîne des substitutions dont vous parliez tout à l’heure (archi-trace. Archi-écriture, réserve, brisure, articulation, supplément, différance ; il y en aura d’autres) et qui ne sont pas seulement des opérations métonymiques laissant intactes les indentités conceptuelles, les idéalités signifiées qu’elles se contenteraient de traduire, de faire circuler. C’est en ce sens que je me risque à ne rien-vouloir-dire qui puisse simplement s’entendre, qui soit simple affaire d’entendement. A s’enchevêtrer sur des centaines de pages d’une écriture à la fois insistante et elliptique, imprimant, comme vous l’avez vu, jusqu’à ses ratures, emportant chaque concept dans une chaîne interminable de différences, s’entourant ou s’embarrassant de tant de précautions, de références, de notes, de citations, de collages, de suppléments, ce « ne-rien-vouloir-dire » n’est pas, vous me l’accorderez, un exercice de tout repos.

23-4, 13-4

NB. Interrogating such a scene by such an ethical or axiological reversal is ridiculously mystifying, “returning a prerogative or some elder’s right to writing.” Of Grammatology is a title of a question: a question about the necessity of a science of writing, about the conditions that would make it possible, about the critical work that would have to open its field and resolve the epistemological obstacles; but it is also a question of the limits of this science. And these limits, on which I have insisted no less, are also those of the classical notion of science, whose projects, concepts, and norms are fundamentally and systematically tied to metaphysics.” Current upheavals in the forms of communication, new structures emerging in all the formal practices, the domains of the archive and the treatment of information: massively and systematically reduces the role of speech, of phonetic writing, and the book. The distinction between closure and end; what is held within the demarcated closure may continue indefinitely; it announces precisely that there is no end of the book and no beginning of writing; “The chapter [“The End of the Book and the Beginning of Writing”] shows just that: writing does not begin.” It is even on the basis of writing, if it can be put this way,… 13

… that one can put into question the search for an archie, an absolute beginning, an origin. Writing can no more begin, therefore, than the book can end.” “I try to write (in) the space in which is posed the question of speech and writing. I try to write the question: (what is) meaning to say? Therefore it is necessary in such a space, and guided by such a question, that writing literally mean nothing. Not that it is absurd in the way that absurdity has always been in solidarity with metaphysical meaning. It simply tempts itself, tenders itself, attempts to keep itself at the point of the exhaustion of meaning. To risk meaning nothing is to start to play, and first to enter into the play of différance, which prevents any word, any concept, any major enunciation from coming to summarize and to govern from the theological presence of a center the movement and textual spacing of differences. Whence, for example, the chain of substitutions of which you were speaking a while ago (archi-trace, archi-writing, reserve, brisure, articulation, supplement, différance, there will be others) which is not simply a metonymical operation that would leave intact the conceptual identities, the signified idealities, that the chain would be happy just to translate, to put in circulation. It is in this sense that I risk meaning nothing that can simply be heard, or that is a simple affair of hearing. To be entangled in hundreds of pages of a writing simultaneously insistent and elliptical, imprinting, as you saw, even its erasures, carrying off each concept into an interminable chain of differences, surrounding or confusing oneself with so many precautions, references, notes, citations, collages, supplements—this “meaning-to-say-nothing” is not, you will agree, the most assured of exercises.” 14

Sémiologie et grammatologie

entretien avec Julia Kristeva

Publié dans Information sur les sciences sociales VII – 3 Juin 1968

[I]ls (the work and displacement to which the sign has been submitted) ont permis de critiquer l’appartenance métaphysique du concept de signe, à la fois de marquer et de desserrer les limites du système dans lequel ce concept est né et a commencé à servir, de l’arracher ainsi, jusqu’à un certain point, à son propre terreau. […] Il faut que toutes les ressources euristiques et critiques du concept de signe soient épuisées et qu’elles le soient également dans tous les domaines et tous les contextes. 28-9, 17-8

Permitting a critique of the sign

Il (Saussure) faut droit à l’exigence classique de ce que j’ai proposé d’appeler un « signifié transcendantal », qui ne renverrait en lui-même, dans son essence, à aucun signifiant, excéderait la chaîne des signes, et ne fonctionnerait plus lui-même, à un certain moment, comme signifiant. A partir du moment, au contraire, où l’on met en question la possibilité d’un tel signifié transcendantal et où l’on reconnaît que tout signifié est aussi en position de signifiant, la distinction entre signifié et signifiant¾le signe¾devient problématique à sa racine. […]  Cette requête fondamentale d’un « signifié transcendantal » et d’un concept indépendant de la langue ; cette requête n’est pas imposée de l’extérieur par quelque chose comme « la philosophie », mais par tout ce qui lie notre langue, notre culture, notre « système de pensée » à l’histoire et au système de la métaphysique. […] Mais, si cette différence n’est jamais pure, la traduction ne l’est pas davantage et, à la notion de traduction, il faudra substituer une notion de transformation : transformation réglée d’une langue par une autre, d’un texte par un autre. Nous n’aurons et n’avons en fait jamais eu affaire à quelque « transport » de signifiés purs que l’instrument¾ou le « véhicule”¾signifiant laisserait vierge et inentamé, d’une langue à l’autre, ou à l’intérieur d’une seule et même langue. 30-1, 19-20

L’extériorité du signifiant semble réduite. Naturellement, cette expérience est un leurre, mais un leurre sur la nécessité duquel s’est organisée toute une structure, ou toute une époque ; sur le fonds de cette époque une sémiologie s’est constituée dont les concepts et les présupposés fondamentaux sont très précisément  repérables de Platon à Husserl, en passant par Aristote, Rousseau, Hegel, etc. […] Réduire l’extériorité du signifiant, c’est exclure tout ce qui, dans la pratique sémiotique, n’est pas psychique. 33, 22

Bien entendu, les linguistes et sémioticiens modernes n’en sont pas restés à Saussure, ou du moins à ce « psychologisme » saussurien. L’École de Copenhague et toute la linguistique américaine l’ont explicitement critiqué. Mais, si j’ai insisté sur Saussure, c’est non seulement parce que ceux-là mêmes qui le critiquent le reconnaissent comme l’instituteur de la sémiologie générale et lui empruntent la plupart de leurs concepts ; mais surtout parce que l’on ne peut critiquer seulement l’usage « psychologiste » du concept de signe ; le psychologisme n’est pas le mauvais usage d’un bon concept, il est inscrit et prescrit dans le concept de signe lui-même, de la manière équivoque dont je parlais en commençant. Pesant sur le modèle du signe, cette équivoque marque donc le projet « sémiologique » lui-même, avec la totalité organique de tous ses concepts, en particulier celui de communication, qui, en effet, implique la transmission chargée de faire passer, d’un sujet à l’autre, l’identité d’un objet signifié, d’un sens ou d’un concept en droit séparables du processus de passage et de l’opération signifiante. La communication présuppose des sujets (dont l’identité et la présence soient constituées avant l’opération signifiante) et des objets (des concepts signifiés, un sens pensé que le passage de la communication n’aura ni à constituer ni, en droit, à transformer). A communique B à C. Par le signe, l’émetteur communique quelque chose à un récepteur, etc. 34-5, 23-4

Il faut sans doute, à l’intérieur de la sémiologie [science], transformer les concepts, les déplacer, les retourner contre leurs présuppositions, les ré-inscrire dans d’autres chaînes, modifier peu à peu le terrain de travail et produire ainsi de nouvelles configurations ; je ne crois pas à la rupture décisive, à l’unicité d’une « coupure épistémologique », comme on le dit souvent aujourd’hui. Les coupures se réinscrivent toujours, fatalement, dans un tissu ancien qu’il faut continuer à défaire, interminablement. Cette interminabilité n’est pas un accident ou une contingence : elle est essentielle, systématique et théorique. Cela n’efface en rien la nécessité et l’importance relative de certaines coupures, de l’apparition ou de la définition de nouvelles structures… 35, 24

Or, si l’on cesse de se limiter au modèle de l’écriture phonétique, que nous ne privilégions que par ethnocentrisme, et si nous tirons aussi les conséquences du fait qu’il n’y a pas d’écriture purement phonétique (en raison de l’espacement nécessaire des signes, de la ponctuation, des intervalles, des différences indispensables au fonctionnement des graphèmes, etc.), toute la logique phonologiste ou logocentriste devient problématique. […] …de considérer tout procès de signification comme un jeu formel de différences. C’est-à-dire de traces.

Pourquoi de traces ? et de quel droit réintroduire le grammatique au moment où l’on semble avoir neutralisé toute substance, qu’elle soit phonique, graphique ou autre ? Bien entendu, il ne s’agit pas de recourir au même concept d’écriture et de renverser simplement la dissymétrie qu’on a mise en question. Il s’agit de produire un nouveau concept d’écriture. On peut l’appeler gramme ou différance. Le jeu des différences suppose en effet des synthèses et des renvois qui interdisent qu’à aucun moment, en aucun sens, un élément simple soit présent en lui-même et ne renvoie qu’á lui-même. Que ce soit dans l’ordre du discours parlé ou du discours écrit, aucun élément ne peut fonctionner comme signe sans renvoyer à un autre élément qui lui-même n’est pas simplement présent. Cet enchaînement fait que chaque « élément »¾phonème ou graphème¾se constitue à partir de la trace en lui des autres éléments de la chaîne ou de système. Cet enchaînement, ce tissu, est le texte qui ne se produit que dans la transformation d’un autre texte. Rien, ni dans les éléments ni dans le système, n’est nulle part ni jamais simplement présent ou absent. Il n’y a, de part en part, que des différences et des traces de traces. Le gramme est alors le concept le plus général de la sémiologie¾qui devient ainsi grammatologie¾et il convient non seulement au champ de l’écriture au sens étroit et classique mais à celui de la linguistique. L’avantage de ce concept¾pourvu qu’il soit entouré d’un certain contexte interprétatif car, non plus qu’aucun autre élément conceptuel, il ne signifie et ne se suffit à lui seul¾, c’est qu’il neutralise au principe la propension phonologiste de « signe » et l’équilibre en fait par la libération de tout le champ scientifique de la « substance graphique » (histoire et système des écritures au-delà de l’aire occidentale) dont l’intérêt n’est pas moindre et qu’on a laissé jusqu’ici dans l’ombre ou dans l’indignité.

Les différences sont les effets de transformations et de ce point de vue le thème de la différance est incompatible avec le motif statique, synchronique, taxinomique, anhistorique, etc., du concept de structure. Mais il va de soi que ce motif n’est pas le seul à définir la structure et que la production des différences, la différance, n’est pas astructurale : elle produit des transformations systématiques et réglées pouvant, jusqu’à un certain point, donner lieu à une science structurale. Le concept de différance développe même les exigences principielles les plus légitimes de « structuralisme ».  39, 27-8

Puisqu’il n’y a pas de présence hors de et avant la différance sémiologique, on peut étendre au système des signes en général ce que Saussure dit de la langue : « La langue est nécessaire pour que la parole soit intelligible et produise tous ses effets ; mais celle-ci est nécessaire pour que la langue s’établisse ; historiquement, le fait de parole précède toujours ». 39-40, 28

Rien¾aucun étant présent et in-différant¾ne précède donc la différance et l’espacement. Il n’y a pas de sujet qui soit agent, auteur et maître de la différance et auquel celle-ci surviendrait éventuellement et empiriquement. La subjectivité¾comme l’objectivité¾est un effet de différance, un effet inscrit dans un système de différance. C’est pourquoi le a de la différance rappelle aussi que l’espacement est temporisation, détour, délai par lequel l’intuition, la perception, la consommation, en un mot le rapport au présent, la référence à une réalité présente, à un étant, sont toujours différés. Différés en raison même du principe de différence qui veut qu’un élément ne fonctionne et ne signifie, ne prenne ou ne donne « sens » qu’en renvoyant à un autre élément passé ou à venir, dans une économie des traces. Cet aspect économique de la différance, faisant intervenir un certain calcul¾non conscient¾dans un champ de forces, est inséparable de l’aspect étroitement sémiotique. Il confirme que le sujet, et d’abord le sujet conscient et parlant, dépend du système des différences et du mouvement de la différance, qu’il n’est pas présent ni surtout présent à soi avant la différance, qu’il ne s’y constitue qu’en se divisant, en s’espaçant, en « temporisant », en se différant ; et que, comme le disait Saussure, « la langue [qui ne consiste qu’en différences] n’est pas une fonction du sujet parlant ». 40-1, 28-9

Un tel sens [a layer of pure, pre-expressive meaning (Äusserung, Ausdruck)]¾qui est alors, dans les deux cas, le sens phénoménologique et en dernier recours tout ce qui se donne originairement à la conscience dans l’intuition perceptive¾ne serait donc pas d’entrée de jeu en position de signifiant, inscrit dans le tissu relationnel et différential qui en ferait déjà un renvoi, une trace, un gramme, un espacement. La métaphysique a toujours consisté, on pourrait le montrer, à vouloir arracher la présence du sens, sous ce nom ou sous un autre, à la différance ; et chaque fois qu’on prétend découper ou isoler rigoureusement une région ou une couche du sens pur ou du signifie pur, on fait le même geste. [This equal for Husserl and semiotics alike.] […] Le langage est déterminé comme expression¾mise au dehors de l’intimité d’un dedans¾et l’on retrouve ici toutes les difficultés et présuppositions dont nous parlions tout à l’heure à propos de Saussure. J’ai essayé d’indiquer ailleurs les conséquences qui lient toute la phénoménologie à ce privilège de l’expression, à l’exclusion de l’ « indication » hors de la sphère du langage pur (de la « logicité » du langage), au privilège nécessairement accordé à la voix, etc., et cela dès les Recherches logiques, dès ce remarquable projet de « grammaire pure logique » qui est beaucoup plus important et plus rigoureux, néanmoins, que tous les projets de « grammaire générale raisonnée » des 17e et 18e siècles français auxquels se réfèrent maintenant certains linguistes modernes. 44-5, 31-2

D’une part, l’expressivisme n’est jamais simplement dépassable, parce qu’il est impossible de réduire cet effet de différance qu’est la structure d’opposition simple dedans-dehors et cet effet du langage qui le pousse à se représenter lui-même comme re-présentation ex-pressive, traduction au dehors de ce qui était constitué au-dedans. La représentation du langage comme « expression » n’est pas un préjugé accidentel, c’est une sorte de leurre structurel, ce que Kant aurait appelé une illusion transcendantale. Celle-ci se modifie selon les langages, les époques, les cultures. Nul doute que la métaphysique occidentale en constitue une puissante systèmatisation, mais je crois que ce serait beaucoup et imprudemment s’avancer que de lui en réserver l’exclusivité. D’autre part, et inversement, je dirais que, si l’expressivisme n’est pas simplement et une fois pour toutes dépassable, l’expressivité est en fait toujours déjà dépassée, qu’on le veuille ou non, qu’on le sache ou non. Dans la mesure où ce qu’on appelle le « sens » (à « exprimer ») est déjà, de part en part, constitué d’un tissu de différences, dans la mesure où il y a déjà un texte, un réseau de renvois textes [textueis, it says in the book] à d’autres textes, une transformation textuelle dans laquelle chaque « terme » prétendûment « simple » est marqué par la trace d’un autre, l’intériorité présumée du sens est déjà travaillée par son propre dehors. Elle se porte toujours déjà hors de soi. Elle est déjà différante (se soi) avant tout acte d’expression. Et c’est à cette seule condition qu’elle peut constituer un syntagme ou un texte. C’est à cette seule condition qu’elle peut être « signifiante ». de ce point de vue, il ne faudrait peut-être pas se demander dans quelle mesure la non-expressivité serait signifiante. Seule la non-expressivité peut être signifiante parce qu’en toute rigueur, il n’y a de signification que s’il y a synthèse, syntagme, différance te texte. Et la notion de texte, pensée avec toutes ses implications, est incompatible avec la notion univoque d’expression. Bien sûr, quand on dit que seul le texte est signifiant, on a déjà transformé la valeur de signifiante et de signe. Car, si on entend le signe dans sa clôture classique la plus sévère, il faut dire le contraire : la signification est expression ; le texte, qui n’exprime rien, est insignifiant, etc. La grammatologie, comme science de la textualité, ne serait alors une « sémiologie » non-expressive qu’à la condition de transformer le concept de signe et de l’arracher à son expressivisme congénital.

La dernière partie de votre question est encore plus difficile. Il est clair que la réticence, voire la résistance opposée à la notation logico-mathématique a toujours été la signature du logocentrisme et du phonologisme en tant qu’ils ont dominé la métaphysique et les projets sémiologiques et linguistiques classiques. La critique de l’écriture mathématique non phonétique (par exemple du projet leibnizien de « caractéristique ») par Rousseau, Hegel, etc., se retrouve de manière non fortuite chez Saussure, chez qui elle va de pair avec la préférence déclarée pour les langages naturelles (cf. le Cours, p. 57). Une grammatologie qui romprait avec ce système de présuppositions devra donc, en effet, libérer la mathématisation du langage, prendre acte aussi de ce que « la pratique de la science n’a fait jamais cessé de contester l’impérialisme du Logos, par exemple en faisant appel, depuis toujours et de plus en plus, à l’écriture non-phonétique ». [note, De la grammatologie, p.12. (N. D. L. R.)] Tout ce qui a toujours lié le logos à la phonè s’est trouvé limité par la mathématique, dont le progrès est absolument solidaire de la pratique d’une inscription non-phonétique. Sur ce principe et sur cette tâche « grammatologiques », il n’y a, je crois, aucun doute possible. Mais l’extension des notations mathématiques, et en général de la formalisation de l’écriture, doit être très lente et très prudente, si du moins l’on veut qu’elle s’empare effectivement des domaines qui lui étaient jusqu’ici soustraits. Un travail critique sur les langages « naturelles » au moyen des langages « naturelles », toute un transformation interne des notations classiques, une pratique systématique des échanges entre les langues et les écritures « naturelles » devrait, me semble-t-il, préparer et accompagner une telle formalisation. Tâche infinie, car il sera toujours impossible, pour des raisons essentielles, de réduire absolument les langues naturelles et les notations non-mathématiques. Il faut se méfier aussi de la face « naïve » du formalisme et du mathématisme, dont l’une des fonctions secondaires a été, ne l’oublions pas, dans la métahphysique, celle de compléter et de confirmer la théologie logocentrique qu’ils pouvaient contester d’autre part. C’est ainsi que, chez Leibniz, le projet de caractéristique universelle, mathématique et non-phonétique, est inséparable d’une métaphysique du simple, et par là de l’existence de l’entendement divin, du logos divin.

Le progrès effectif de la notation mathématique va donc de pair avec la déconstruction de la métaphysique, avec le renouvellement profond de la mathématique elle-même et du concept de science dont elle a toujours été le modèle.

¾ La mise en cause du signe étant une mise en cause de la scientificité, dans quelle mesure la grammatologie est-elle ou non une « science » ? Considérez-vous que certains travaux sémiotiques, et, si oui, lesquels, se rapprochent du projet grammatologique ?

¾  La grammatologie doit déconstruire tout ce qui lie le concept et les normes de la scientificité à l’onto-théologie, au logocentrisme, au phonologisme. C’est un travail immense et interminable qui doit sans cesse éviter que la transgression du projet classique de la science ne retombe dans l’empirisme pré-scientifique. Cela suppose une sorte de double registre dans la pratique grammatologique : il faut à la fois aller au-delà du positivisme ou du scientisme métaphysiques et accentuer ce qui dans le travail effectif de la science contribue à la libérer des hypothèques métaphysiques qui pèsent sur sa définition et son mouvement depuis son origine. Il faut poursuivre et consolider ce qui, dans la pratique scientifique, a toujours déjà commencé à excéder la clôture logocentrique. C’est pourquoi il n’y a pas de réponse simple à la question de savoir si la grammatologie est une « science ». Je dirais d’un mot qu’elle inscrit de dé-limite la science ; elle doit faire librement et rigoureusement fonctionner dans sa propre écriture les normes de la science ; encore une fois, elle marque et en même temps desserre la limite qui clôture le champ de la scientificité classique.

Pour la même raison, il n’est pas de travail sémiotique scientifique qui ne serve la grammatologie. Et l’on pourra toujours retourner contre les présuppositions métaphysiques d’un discours sémiotique les motifs grammatologiques que la science y produit. C’est à partir du motif formaliste et différential présent dans le Cours de Saussure qu’on peut critiquer le psychologisme, le phonologisme, l’exclusion de l’écriture qui n’y sont pas moins présents. De même, dans la glossématique de Hjelmslev, la critique du psychologisme saussurien, la neutralisation des substances d’expression¾et donc du phonologisme¾, le « structuralisme », l’ « immanentisme », la critique de la métaphysique, la thématique de jeu, etc., si l’on en tirait toutes les conséquences, devraient exclure toute une conceptualité métaphysique naïvement utilisée (le couple expression/contenu dans la tradition du couple signifiant/signifié ; l’opposition forme/substance appliquée à chacun des deux termes précédents ; le « principe empirique », etc.). On peut dire a priori que dans toute proposition ou dans tout système de recherche sémiotique¾et vous pourriez mieux que moi en citer des exemples plus actuels¾des présuppositions métaphysiques cohabitent avec des motifs critiques. Et cela par le seul fait qu’elles habitent jusqu’à un certain point le même langage ou plutôt la même langue. La grammatologie serait sans doute moins une autre science, une nouvelle discipline chargée d’un nouveau contenu, que la pratique vigilante de ce partage textuel. [Such a split is visible in nature, Derrida’a demonstration, monstration, is to be followed up by my own demonstrations and monstrations here, when it comes to the geogrammography]

Positions

– entretien avec Jean-Louis Houdebine et Guy Scarpetta

Publié dans Promesse, nºs 30-31, automne et hiver 1971. Les notes de la rédaction sont reproduites.

Le « faisceau » que vous rappelez, c’est un foyer de croisement historique et systématique ; c’est surtout l’impossibilité structurelle de clore ce réseau, d’arrêter son tissage, d’en tracer une marge qui ne soit une nouvelle marque. Ne pouvant plus s’élever comme in maître-concept, barrant tout rapport au théologique, la différance se trouve prise dans un travail qu’elle entraîne à travers une chaîne d’autres « concepts », d’autres « mots », d’autres configurations textuelles. […] [gramme, réserve, entame, trace, espacement, blanc (sens blanc, sang blanc, sans blanc, cent blancs, semblant), supplément, pharmakon, marge-marque-marche, etc.)] Par définition, la liste n’a pas de clôture taxinomique ; encore moins constitue-t-elle un lexique. D’abord parce que ce ne sont pas des atomes mais plutôt des foyers de condensation économique, des lieux de passage obligés pour un très grand nombre de marques, des creusets un peu plus effervescents. Puis leur effets ne se retournent pas seulement sur eux-mêmes par une sorte d’auto-affection sans ouverture, ils se propagent en chaîne sur l’ensemble pratique et théoretique d’un texte, de façon chaque fois différente. […] S’il y avait une définition de la différance, ce serait justement la limite, l’interruption, la destruction de la relève hégélienne partout où elle opère. L’enjeu est ici énorme. 54-5, 40-1

Ce qui m’intéressait à ce moment-là, ce que j’essaie de poursuivre selon d’autres voies maintenant, c’est, en même temps qu’une « économie générale », une sorte de stratégie générale de la déconstruction. Celle-ci devrait éviter à la fois de neutraliser simplement les oppositions binaires de la métaphysique et de résider simplement, en le confirmant, dans le champ clos de ces oppositions.

Il faut donc avancer un double geste, selon une unité à la fois systématique et comme d’elle-même écartée, une écriture dédoublée, c’est-à-dire d’elle-même multipliée, ce que j’ai appelé, dans « La double séance », une double science : d’un part, traverser une phase de renversement. J’insiste beaucoup et sans cesse sur la nécessité de cette phase de renversement qu’on a peut-être trop vite cherché à discréditer. Faire droit à cette nécessité, c’est reconnaître que, dans une opposition philosophique classique, nous n’avons pas affaire à la coexistence pacifique d’un vis-à-vis, mais à une hiérarchie violente. Un des deux termes commande l’autre (axiologiquement, logiquement, etc.), occupe la hauteur. Déconstruire l’opposition, c’est d’abord, à un moment donné, renverser la hiérarchie. Négliger cette phase de renversement, c’est oublier la structure conflictuelle et subordonnante de l’opposition. C’est donc passer trop vite, sans garder aucune prose sur l’opposition antérieure, à une neutralisation qui, pratiquement, laisserait le champ antérieur en l’état, se priverait de tout moyen d’y intervenir effectivement. On sait quels ont toujours été les effets pratiques (en particulier politiques) des passages sautant immédiatement au-delà des oppositions, et des protestations dans la simple forme du ni/ni. Quand je dis que cette phase est nécessaire, le mot de phase n’est peut-être pas le plus rigoureux. Il ne s’agit pas ici d’une phase chronologique, d’un moment donné ou d’une page qu’on pourrait un jour tourner pour passer simplement á autre chose.  La nécessité de cette phase est structurelle et elle est donc celle d’une analyse interminable : la hiérarchie de l’opposition duelle se reconstitue toujours. A la différence des auteurs dont on sait que la mort n’attend pas les décès, le moment du renversement n’est jamais un temps mort.

Cela dit¾et d’autre part¾, s’en tenir à cette phase, c’est encore opérer sur le terrain et à l’intérieur du système déconstruits. Aussi faut-il, par cette écriture double, justement, stratifiée, décalée et décalante, marquer l’écart entre l’inversion qui met bas la hauteur, en déconstruit la généalogie sublimante ou idéalisante, et l’émergence irruptive d’un nouveau « concept », concept de ce qui ne se laisse plus, ne s’est jamais laissé comprendre dans le régime antérieur. Si cet écart, ce biface ou ce biphasage, ne peut pus être inscrit que dans une écriture bifide (et il vaut d’abord pour un nouveau concept d’écriture qui à la fois provoque un renversement de la hiérarchie parole/écriture, comme de tout son système attenant, et laisse détonner une écriture à l’intérieur même de la parole, désorganisant ainsi toute l’ordonnance reçue et envahissant tout le champ), il ne peut plus se marquer que dans un champ textuel que j’appellerai groupé : à la limite, il est impossible d’y faire le point ; un texte unilinéaire, une position ponctuelle, une opération signée d’un seul auteur sont par définition incapables de pratiquer cet écart. 57-8, 41-2

La différance doit signer (en un point de proximité presque absolue avec Hegel, comme j’ai souligné, je crois, dans cet exposé et ailleurs : tout se joue ici, et le plus décisif, dans ce que Husserl appelait des « nuances subtiles » ou Marx de la « micrologie ») le point de rupture avec le système de l’Aufhebung et de la dialectique spéculative. Cette conflictualité de la différance, qu’on ne peut appeler contradiction qu’à condition de la démarquer par un long travail de celle de Hegel, ne se laissant jamais totalement relever, elle marque ses effets dans ce que j’appelle le texte en général, dans un texte qui ne se tient pas dans le réduit du livre ou de la bibliothèque et ne se laisse jamais commander par un référend au sens classique, par une chose ou par un signifié transcendantal qui en réglerait tout le mouvement. 60-1, 44

Si on ne peut résumer la dissémination, la différance séminale, dans sa teneur conceptuelle, c’est que la force et la forme de sa disruption crèvent l’horizon sémantique. […] La dissémination, au contraire, pour produire un nombre non-fini d’effets sémantiques, ne se laisse reconduire ni à un présent d’origine simple […] ni à une présence eschatologique. Elle marque une multiplicité irréductible et générative. Le supplément et la turbulence d’un certain manque fracturent la limite du texte, interdisent sa formalisation exhaustive et clôturante ou du moins la taxinomie saturante de ses thèmes, de son signifié, de son vouloir-dire. 61-2, 45

« D’une certaine manière, « la pensée » ne veut rien dire ». [De la grammatologie, p. 142 (N. D. L. R.).] « La pensée » (guillemets : les mots « la pensée » et ce qu’on appelle « la pensée »), cela ne veut rien dire : c’est le vide substantifié d’une idéalité fort dérivée, l’effet d’une différance de forces, l’autonomie illusoire d’un discours ou d’une conscience dont on doit déconstruire l’hypostase, analyser la « causalité », etc. Premièrement. Deuxièmement, la phrase se lit ainsi : s’il y a de la pensée¾il y en a et il est tout aussi suspect, pour des raisons critiques analogues, de récuser l’insistance de tout « pensée »¾, ce qu’on continuera d’appeler la pensée et qui désignera par exemple la déconstruction du logocentrisme, cela ne veut rien dire, ne procède plus en dernière instance du « vouloir-dire ». Partout où elle opère, « la pensée » ne veut rien dire. 66-7, 49

Note 23 [32]: Dans ma réponse improvisée, j’avais oublié la question de Scarpetta nommait aussi l’historicisme. Bien entendu, la critique de l’historicisme sous toutes ses formes me paraît indispensable. Ce que j’ai d’abord appris cette critique chez Husserl (de La philosophie comme science rigoureuse à L’origine de la géométrie : cette critique vise toujours Hegel, soit directement, soit à travers Dilthey) qui, à ma connaissance, fut le premier à la formuler sous ce nom et du point de vue d’une exigence théorique et scientifique (mathématique surtout), paraît valoir dans son schéma argumentatif, même si en dernière analyse elle s’appuie sur une téléologie historique de la vérité au sujet de laquelle il faut relancer la question. Celle-ci deviendrait : peut-on critiquer l’historicisme au nom d’autre chose que la vérité et la science (valeur d’universalité, omnitemporalité, infinité de la vérité, etc.) ; et qu’en est-il de la science quand on a mis en question la valeur métaphysique de vérité, etc. ? Comment réinscrire les effets de science et de vérité ? Ce rappel sommaire pour faire remarquer qu’au cours de notre entretien le nom de Nietzsche n’a pas été prononcé. Est-ce par hasard ? Sur ce dont nous parlons en ce moment précis, comme sur tout la reste, c’est pour moi, vous le savez, une référence très importante. Enfin, il va de soi qu’il ne s’agit en aucun cas de tenir un discours contre la vérité ou contre la science (c’est impossible et absurde, comme toute accusation échauffée à ce sujet). Et quand on analyse systématiquement la valeur de vérité comme homoiosis ou adaequatio, comme certitude du cogito (Descartes, Husserl), ou comme certitude opposée à la vérité dans l’horizon du savoir absolu (Phénoménologie de l’esprit) ou enfin comme aletheia, dévoilement ou présence (répétition heideggerienne), ce n’est pas pour en revenir naïvement à un empirisme relativiste ou sceptique (cf. notamment De la grammatologie, p. 232, « La différance », Théorie d’ensemble, p. 45 [Marges…, p. 7]. Je répéterai donc, laissant à cette proposition et à la forme de ce verbe tous leurs pouvoirs disséminatuers : il faut la vérité. A ceux qui (se) mystifient pour l’avoir facilement à la bouche ou à la boutonnière. C’est la loi. Paraphrasant Freud, qui le dit du pénis présent/absent (mais c’est la même chose), il faut reconnaître dans la vérité (le prototype normal du fétiche ». Comment s’en passer ?) 79-80, 104-5

Cela dit, pas plus pour le concept d’histoire [science] que pour n’importe quel autre, on ne peut opérer une mutation simple et instantanée, voire rayer un nom du vocabulaire. Il faut élaborer une stratégie du travail textuel qui à chaque instant emprunte un vieux mot à la philosophie pour l’en démarquer aussitôt. C’est à cela que je faisais allusion tout à l’heure en parlant de double geste ou de double stratification. Il faut d’une part renverser le concept traditionnel d’historie et en même temps marquer l’écart, veiller à ce qu’il ne puisse pas être, en raison du renversement et pas simple fait de conceptualisation, réapproprié. Il faut produire une nouvelle conceptualisation, certes, mais en se rendant bien compte que la conceptualisation elle-même, et à elle seule, peut réintroduire ce qu’on voudrait « critiquer ». C’est pourquoi ce travail ne peut être un travail purement « théorique » ou « conceptuel » ou « discursif », je veux dire celui d’un discours tout entier réglé par l’essence, le sens, la vérité, le vouloir-dire, la conscience, l’idéalité, etc. Ce que j’appelle texte est aussi ce qui inscrit et déborde « pratiquement » les limites d’un tel discours. Il y a un tel texte général partout où (c’est-à-dire partout) ce discours et son ordre (essence, sens, vérité, vouloir-dire, conscience, idéalité, etc.) sont débordés, c’est-à-dire où leur instance est remise en position de marque dans une chaîne dont c’est structurellement son illusion que de vouloir et de croire la commander. Ce texte général, bien sûr, ne se limite pas, comme on l’aura(it) vite compris, aux écrits sur la page. Son écriture n’a d’ailleurs pas de limite extérieure, que celle d’une certaine re-marque. L’écriture sur la page, puis la « littérature », sont des types déterminés de cette re-marque. Il faut les interroger dans leur spécificité de leur « histoire », et dans leur articulation avec les autres champs « historiques » du texte général. 81-2, 59-60

Ce n’est pas toujours dans le texte matérialiste (y a-t-il quelque chose de tel, le texte matérialiste ?), ni dans tout texte matérialiste, que le concept de matière a été défini comme dehors absolu ou hétérogénéité radicale. Je ne suis même pas sûr qu’il puisse y avoir un « concept » du dehors absolu. Si je me suis peu servi du mot « matière », ce n’est pas, vous le savez, par une méfiance de type idéaliste ou spiritualiste. C’est que, dans la logique ou la phase du renversement, on a trop vu ce concept réinvesti de valeurs « logocentriques », associées à celles de chose, de réalité, de présence en général, présence sensible par exemple, de plénitude substantielle, de contenu, de référend, etc. Le réalisme ou le sensualisme, l’ »empirisme », sont des modifications du logocentrisme (j’ai beaucoup insisté sur le fait que l’ « écriture » ou le « texte » ne se réduisaient pas non plus á la présence sensible ou visible du graphique ou du « littéral »). Bref, le signifiant « matière » ne me paraît problématique qu’au moment où sa réinscription n’éviterait pas d’en faire un nouveau principe fondamental, où, par une régression théorique, on le reconstituerait en « signifié transcendantal ». Le signifié transcendantal n’est pas seulement le recours de l’idéalisme au sens étroit. Il peut toujours venir rassurer un matérialisme métaphysique. Il devient alors un référend ultime, selon la logique classique impliquée par cette valeur de référend, ou une « réalité objective » absolument « antérieure » à tout travail de la marque, un contenu sémantique ou une forme de présence garantissant du dehors le mouvement du texte général […]. C’est pourquoi je ne dirai du concept de matière ni qu’il est un concept en soi métaphysique ni qu’il est un concept en soi non-métaphysique. Cela dépendra du travail auquel il donne lieu, et vous savez que j’ai sans cesse insisté, à propos de l’extériorité non-idéale de l’écriture, du gramme de la trace, du texte, etc., sur la nécessité de ne jamais les séparer du travail, valeur elle-même à repenser hors de son appartenance hégélienne. Ce qui s’annonce ici, comme j’ai essayé de l’indiquer dans « La double séance » (double science, double sens, double scène) c’est encore l’opération de double marque ou de re-marque. Le concept de matière doit être marqué deux fois (les autres aussi) : dans le champ déconstruit, c’est la phase de renversement, et dans le texte déconstruisant, hors des oppositions dans lesquelles il a été pris (matière/esprit, matière/idéalité, matière/forme, etc.). Par le jeu de cet écart entre les deux marques, on pourra opérer à la fois une déconstruction de renversement et une déconstruction de déplacement positif, de transgression.

Rigoureusement réinscrite dans l’économie générale (Bataille) et dans la double écriture dont nous parlions tout à l’heure, l’instance sur la matière comme dehors absolu de l’opposition, l’insistance matérialiste (en contact avec ce que le « matérialisme » a représenté comme force de résistance dans l’histoire de la philosophie) me paraît nécessaire. Elle l’est inégalement selon les lieux, les situations stratégiques, les points d’avancée pratique et théorique. Dans un champ très déterminé de la situation la plus actuelle, il me semble qu’elle peut avoir pour fonction d’éviter que la généralisation nécessaire du concept de texte, son extension sans limite simplement extérieure (qui suppose aussi cette traversée de l’opposition métaphysique) n’aboutisse, sous l’effet d’intérêts très précis, de forces réactives motivées à égarer le travail dans la confusion, n’aboutisse, donc, à la définition d’une nouvelle intériorité à soi, d’un nouvel « idéalisme », si vous voulez, du texte. Il faut éviter en effet que la critique indispensable d’un certain rapport naïf au signifié ou au référend, au sens ou à la chose, ne se fixe en une suspension, voire une suppression pure et simple du sens et de la référence. Je crois avoir pris des précautions à cet égard, dans les propositions que j’ai avancées. Mais il est vrai, les preuves n’en manquent pas, que cela n’est jamais suffisant. Ce dont nous avons besoin, c’est de déterminer autrement, selon un système différentiel, les effets d’idéalité, de signification, de sens et de référence. (Il faudrait aussi réserver une analyse systématique à ce mot « effet » dont l’usage est si fréquent aujourd’hui, ce qui n’est pas insignifiant, et au nouveau concept qu’il marque de façon encore assez indécise. L’occurrence s’en multiplie en raison même de cette indétermination active. Un concept en train de se constituer produit d’abord une sorte d’effervescence localisable dans le travail de nomination. Ce « nouveau » concept d’effet emprunte ses traits à la fois à l’opposition cause/effet et à l’opposition essence/apparence (effet, reflet) sans néanmoins s’y réduire. C’est cette frange d’irreductibilité qu’il faudrait analyser).

Bien entendu, à reconsidérer le problème du sens et de la référence, il faut redoubler de prudence. La « dialectique » du même et de l’autre, de dehors et du dedans, de l’homogène et de l’hétérogène, est, vous le savez, des plus retorses. Le dehors peut toujours redevenir un « objet »dans la polarité sujet/objet, ou la « réalité » rassurante du hors-texte, et il y a parfois un « dedans » aussi inquiétant que le dehors peut être apaisant. Il ne faut pas, dans la lancée de la critique de l’intériorité et de la subjectivité, le méconnaître. Nous sommes là dans une logique extrêmement complexe. La parole improvisée de l’entretien ne peut se substituer au travail textuel. 88-91, 64-7

J’ai essayé de décrire et d’expliquer comment [how] l’écriture comportait structuralement (comptait-décomptait) en elle-même son procès d’effacement et d’annulation, tout en marquant le reste de cet effacement, selon une logique très difficile à résumer ici. Je dirais que j’ai essayé de le faire de plus en plus, selon une règle de complexité, de généralisation ou d’accumulation croissantes, ce qui n’a pas manqué de provoquer, à propos des dernières publications que vous rappeliez, résistances ou fins de non-recevoir de la part des lecteurs les mieux prévenus. […] Il [le « double registre »] reste que cela ne s’est pas donné d’abord dans le champ dit « littéraire », mais prenait appui sur des textes appartenant d’une certaine manière à l’ « histoire de la philosophie ». Ce qui m’a poussé dans cette voie, c’est la conviction que, si l’on n’élabore pas une stratégie générale, théorique et systématique, de la déconstruction philosophique, les irruptions textuelles risquent toujours de retomber en cours de route dans l’excès ou l’essai empiriste et, parfois simultanément, dans la classicité métaphysique. 92-3, 68-9

Ces textes [Artaud, Bataille, Mallarmé, Sollers] opèrent, dans leur mouvement même, la manifestation et la déconstruction pratique de la représentation qu’on se faisait de la littérature, étant bien entendu que, bien avec ces textes « modernes », une certaine pratique « littéraire » pouvait avoir travaillé contre ce modèle, contre cette représentation. Mais c’est à partir de ces derniers textes, à partir de la configuration générale qui s’y remarque, qu’on peut mieux relire, sans téléologie rétrospective, la loi des fissures antérieures.

Certains textes, donc, et parmi eux, ceux auxquels vous venez de faire allusion, m’ont paru marquer et organiser une structure de résistance à la conceptualité philosophique qui aurait prétendu les dominer, les comprendre, soit directement, soit au travers des catégories dérivées de ce fonds philosophique, celles de l’esthétique, de la rhétorique ou de la critique traditionnelles. Par exemple les valeurs de sens ou de contenu, de forme ou de signifiant, de métaphore/métonymie, de vérité, de représentation, etc. [then the « nature texts » cannot be accounted for either] 93-4, 69-70

Avec toutes les réserves qu’impose cette distinction classique du nom et du concept, on pourrait commencer à décrire cette opération : compte tenu du fait qu’un nom ne nomme pas la simplicité ponctuelle d’un concept mais un système de prédicats définissant un concept, une structure conceptuelle centrée sur tel ou tel prédicat, on procède : 1. au prélèvement d’un trait prédicatif réduit, tenu en réserve, limité dans une structure conceptuelle donnée (limité pour des motivations et des rapports de force à analyser), nommée X ; 2. à la dé-limitation, à la greffe et à l’extension réglée de ce prédicat prélevé, le nom X étant maintenu à titre de levier d’intervention et pour garder une prise sur l’organisation antérieure qu’il s’agit de transformer effectivement. Donc, prélèvement, greffe, extension : vous savez que c’est ce que j’appelle, selon le processus que je viens de décrire, l’écriture. 96, 71

En effet, ces deux concepts [altérité et espacement] ne signifient pas exactement la même chose ; cela dit, je crois qu’ils sont absolument indissociables. […] L’espacement ne désigne rien, rien que soit, aucune présence à distance ; c’est l’index d’un dehors irréductible, et en même temps d’un mouvement, d’un déplacement qui indique une altérité irréductible. Je ne vois pas comment on pourrait dissocier ces deux concepts d’espacement et d’altérité. […] Il est évident que le concept d’espacement, à lui seul, ne peut rendre compte de rien, pas plus qu’aucun autre concept. Il ne peut rendre compte des différences¾des différents¾entre lesquels s’ouvre l’espacement qui cependant les délimite. Mais ce serait accorder une fonction théologique à ce concept que d’attendre de lui un principe explicatif de tous les espaces déterminés, de tous les différents. L’espacement opère certes, dans tous les champs, mais justement en tant que champs différents. Et son opération y est chaque fois différente, autrement articulée.

Quant au recours que je fais parfois au concept de signifiant, il est aussi délibérément équivoque. Double inscription encore. (L’entame de la déconstruction, qui n’est pas une décision volontaire ou un commencement absolu, n’a pas lieu n’importe où, ni dans un ailleurs absolu. Entame, justement, elle s’enlève selon des lignes de forces et des forces de rupture localisables dans le discours à déconstruire. La détermination topique et technique des lieux et des opérateurs les plus nécessaires (amorces, prises, leviers, etc.) dans une situation donnée dépend d’une analyse historique. Celle-ci se fait dans le mouvement général du champ, elle n’est jamais épuisée par le calcul conscient d’un « sujet »). D’une part, le signifiant est un levier positif : je définis ainsi l’écriture comme l’impossibilité pour une chaîne de s’arrêter sur un signifié que ne la relance pour s’être déjà mis en position de substitution signifiante. Dans cette phase de renversement, on oppose, par instance, le pôle du signifiant à l’autorité dominante du signifié. Mais ce renversement nécessaire est aussi insuffisant, je n’y reviens pas. J’ai donc régulièrement marqué le tour par lequel le mot « signifiant » nous reconduisant ou nous retenait dans le cercle logocentrique. 107-10, 81-2

Maintenant, quelle peut être l’ « efficace » de tout ce travail, de toute cette pratique déconstructive sur « la scène idéologique actuelle » ? Je ne peux faire ici qu’une réponse de principe et marquer un point. Ce travail semble prendre son point de départ dans des champs limités, définis comme champs de l’ « idéologie » (la philosophie, la science, la littérature, etc.). Il semble donc qu’il n’y ait pas lieu d’en attendre une efficacité historique démesurée, une efficacité immédiatement générale. L’efficacité, pour être certaine, n’en reste pas moins limitée, relayée, articulée, différée selon des réseaux complexes. Mais, inversement, ce qui est peut-être en train d’être reconsidéré, c’est la forme de clôture qu’on appelait « idéologie » (concept sans doute à analyser dans sa fonction, son histoire, sa provenance, ses transformations), la forme des rapports entre un concept transformé de l’ « infrastructure », si vous voulez, dont le texte général ne serait plus l’ « effet » ou le « reflet » et le concept transformé de l’ «idéologique ». Si ce qui est en question dans ce travail, c’est une nouvelle définition du rapport d’un texte déterminé ou d’une chaîne signifiante à son dehors, à ses effets de référence, etc. (cf. plus haut), à la « réalité » (l’histoire, la lutte des classes, les rapports de productions, etc.), nous ne pouvons plus nous contenter des délimitations anciennes ni même du concept ancien de délimitation régionale. Ce qui se produit dans l’ébranlement actuel, c’est une ré-évalation du rapport entre le texte général et ce qu’on croyait être, sous la forme de la réalité (historique, politique, économique, sexuelle, etc.) le simple dehors référable du langage ou de l’écriture, que ce dehors fût en simple position de cause ou en simple position d’accident. Les effets en apparence simplement « régionaux » de cet ébranlement-ci ont donc en même temps une ouverture non-régionale, détruisent leurs propres limites et tendent à s’articuler, selon des modes nouveaux, sans présomption de maîtrise, avec la scène générale.

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2. displacement of a question, his books; “a certain system somewhere open to an undecidable resource that sets the system into motion.” Mallarmé’s “blank spaces,” takes on importance, in every text; the unity of the book questioned; the implications here, the entirety of our culture; “Under these titles it is solely a question of a unique and differentiated textual “operation,” if you will, whose unfinished movement assigns itself no absolute beginning, and which, although it is entirely consumed by the reading of other texts, in a certain fashion refers only to its own writing.” 3

no linear, no deductive representation corresponding to some “”logical order””;  “Such an order is also in question, even if, I think, an entire phase or face of my texts conforms to its demands, at least by simulacrum, in order to inscribe it, in turn, into a composition that this order no longer governs.” 4

the classical philosophical architecture Speech would come first; [in Speech is posed] “the question of the privilege of the voice and phonetic writing in their relationship to the entire history of the West, such as this history can be represented by the history of metaphysics, and metaphysics in its most modern, critical, and vigilant form: Husserl’s transcendental phenomenology.” In 1962, in the introduction to Husserl’s Origin of Geometry, “the problematic of writing was already in place as such, bound to the irreducible structure ofdeferral,” in its relationships to consciousness, presence, science, history, and the history of science, the disappearance or delay of the origin, etc.”  all these texts implied are “only the commentary on the sentence about a labyrinth of ciphers that is the epigraph to Speech and Phenomena…” [“A name on being mentioned reminds us of the Dresden Gallery and of our last visit there: we wander through the rooms, and stand before a picture of Tenier’s which represents a picture gallery. When we consider that pictures of the latter would in turn portray pictures which on their part exhibited readable inscriptions and so forth…” Husserl, Ideas, trans. W. R. Boyce Gibson (New York: Macmillan, 1962), p. 270] 5

at the limit of philosophical discourse, not death; “what is dead wields a very specific power”; the limit on the basis of which philosophy became possible, defined itself as epistēmē, functioning within a system of fundamental constraints, conceptual oppositions outside of which philosophy becomes impracticable.” The double gesture; Freud text, the “two hands”: “Yes, by means of this double play, marked in certain decisive places by an erasure which allows what it obliterates to be read, violently inscribing within the text that which attempted to govern it from without, I try to respect as rigorously as possible the internal, regulated play of philosophemes or epistimemes by making them slide—without mistreating them—to the point of their nonpertinence, their exhaustion, their closure. To “deconstruct” philosophy, thus, would be to think—in the most faithful, interior way—the structured genealogy of philosophy’s concepts, but at the same time to determine—from a certain exterior that is unqualifiable or unnameable by philosophy—what this history has been able to dissimulate or forbid, making itself into a history by means of this somewhere motivated repression. By means of this simultaneously faithful and violent circulation between the inside and the outside of philosophy—that is of the West—there is produced a … 6

certain textual work that gives great pleasure. That is, a writing interested in itself which also enables us to read philosophemes—and consequently all the texts of our culture—as kinds of symptoms (a word which I suspect, of course, as I explain elsewhere) of something that could not be presented in the history of philosophy, and which, moreover, is nowhere present, since all of this concerns putting into question the major determination of Being as presence, the determination in which Heidegger recognized the destiny of philosophy.” Such a symptom is necessarily dissimulated; revealed today not due to someone’s ingenious work of discovery; but “a certain total transformation that also can be ascertained in other determined fields (mathematical and logical formalization, linguistics, ethnology, psychoanalysis, political economy, biology, the technology of information, programming, etc.” Ronse, writing: the accepted meaning and writing in general, before any tie to what glossematics calls an “expressive substance; the common root of writing and speech 7

the a of différance; what does it signify? D: it does not signify at all. “[D] is not preceded by the originary and indivisible unity of a present possibility that I could reserve, like an expenditure that I would put off calculatedly or for reasons of economy. What defers presence, on the contrary, is the very basis on which presence is announced or desired in what represents it, its sign, its trace…” “I would even say that it is the economical concept, and since there is no economy without d, it is the most general structure of economy, given that one understands by economy something other than the classical economy of metaphysics, or the classical … 8

… metaphysics of economy.” “[W]ould not have been possible without the opening of Heidegger’s questions.” The ontico-ontological difference remains unthought by philosophy 9

because of such debt D tries to locate a belonging to metaphysics, to what Heidegger calls onto-theology; he recognized that he had to “economically and strategically” “borrow the syntaxic and lexical resources of the language of metaphysics, as one always must do ate the very moment that one deconstructs this language.” The ultimate determination of difference as the ontico-ontological difference belongs, in a strange way, in its grasp. With Nietzsche perhaps going to the end of this thought of the truth of Being, “we would have to become open to a différance that is no longer determined, in the language of the West, as the difference between Being and beings. Such a departure is doubtless not possible today, but one could show how it is in preparation. In Heidegger, first of all.” In Heidegger, as in the West in general, a noncritical privilege accorded to a determined “expressive substance.” 10

Dichtung must be liberated from literature, Heidegger says. Tel Quel, measured better in certain Eastern countries, in a certain sector and certain determined form of “literary” practice. This new practice supposes a break with what has tied the history of the literary arts to the history of metaphysics…” Therefore the word is in quotation marks. 11

There is not a transgression, if by that one means a pure beyond; “Now, even in aggressions or transgressions, we are concorting with a code to which metaphysics is tied irreducibly, such that every transgressive gesture reencloses us—precisely by giving us a hold on the closure of metaphysics—within this closure.” One is modifying the inside by the double gesture; no transgression is therefore a fait accompli; “One is never installed within transgression, one never lives elsewhere. Transgression implies that the limit is always at work. Now, the “thought-that-means-nothing,” the thought that exceeds meaning and meaning-as-hearing-oneself-speak by interrogating them—this thought, announced in grammatology, is given precisely as the thought for which there is no sure opposition between outside and inside. At the conclusion of a certain work, even the concepts of excess or of transgression can become suspect.” Therefore no opposing of graphocentrism to logocentrism, “nor, in general, any center to any other center. Of Grammatology is not a defense and illustration of grammatology. And even less a rehabilitation of what has always been called writing.” Plato describing writing as an orphan or a bastard, a certain family scene, the legitimate and high-born son of the “father of logos,” … 12

NB. Interrogating such a scene by such an ethical or axiological reversal is ridiculously mystifying, “returning a prerogative or some elder’s right to writing.” Of Grammatology is a title of a question: a question about the necessity of a science of writing, about the conditions that would make it possible, about the critical work that would have to open its field and resolve the epistemological obstacles; but it is also a question of the limits of this science. And these limits, on which I have insisted no less, are also those of the classical notion of science, whose projects, concepts, and norms are fundamentally and systematically tied to metaphysics.” Current upheavals in the forms of communication, new structures emerging in all the formal practices, the domains of the archive and the treatment of information: massively and systematically reduces the role of speech, of phonetic writing, and the book. The distinction between closure and end; what is held within the demarcated closure may continue indefinitely; it announces precisely that there is no end of the book and no beginning of writing; “The chapter [“The End of the Book and the Beginning of Writing”] shows just that: writing does not begin.” It is even on the basis of writing, if it can be put this way,… 13

… that one can put into question the search for an archie, an absolute beginning, an origin. Writing can no more begin, therefore, than the book can end.” “I try to write (in) the space in which is posed the question of speech and writing. I try to write the question: (what is) meaning to say? Therefore it is necessary in such a space, and guided by such a question, that writing literally mean nothing. Not that it is absurd in the way that absurdity has always been in solidarity with metaphysical meaning. It simply tempts itself, tenders itself, attempts to keep itself at the point of the exhaustion of meaning. To risk meaning nothing is to start to play, and first to enter into the play of différance, which prevents any word, any concept, any major enunciation from coming to summarize and to govern from the theological presence of a center the movement and textual spacing of differences. Whence, for example, the chain of substitutions of which you were speaking a while ago (archi-trace, archi-writing, reserve, brisure, articulation, supplement, différance, there will be others) which is not simply a metonymical operation that would leave intact the conceptual identities, the signified idealities, that the chain would be happy just to translate, to put in circulation. It is in this sense that I risk meaning nothing that can simply be heard, or that is a simple affair of hearing. To be entangled in hundreds of pages of a writing simultaneously insistent and elliptical, imprinting, as you saw, even its erasures, carrying off each concept into an interminable chain of differences, surrounding or confusing oneself with so many precautions, references, notes, citations, collages, supplements—this “meaning-to-say-nothing” is not, you will agree, the most assured of exercises.” 14

3. First published in Information sur les sciences socials 7, 3 June 1968. 16

semiology as constructed on the model of the sign and its correlates communication and structure; “logocentric” and ethnocentric limits of these models? Can they serve a basis from which a notation attempting to escape metaphysics? The sign by its roots and its implications, in all aspects metaphysical, “if it is in systematic solidarity with stoic and medieval theology, the work and the displacement to which it has been submitted—and of which it also, curiously, is the instrument—have had delimiting effects.” Such work and displacement have permitted seeing how it belongs to metaphysics. “which represents a simultaneous marking and loosening of the limits of the system in which this concept was born and began to serve, and thereby also represents, to a certain degree, an uprooting of the sign from its own soil.” Here one will then encounter the limits, and at which point the model perhaps should be abandoned. 17

all the heuristic and critical resources of the concept of the sign has to be exhausted; “Now, it is inevitable that not only inequalities of development (which will always occur), but also the necessity of certain contexts, will render strategically indispensable the recourse to a model known elsewhere, and even at the most novel points of investigation, to function as an obstacle.” the Saussurian example: against tradition it shows that signified is inseparable from signifier, two sides of the same production; also, the emphasis given to the formal and differential character of semiological functioning; “it is impossible for sound, the material element, itself to belong to language,” and that “in its essence it [the linguistic signifier] is not at all phonic.” Desubstantializing both signified content and the “expressive substance”, making linguistic a division of general semiology; therefore “Saussure powerfully contributed to turning against the metaphysical tradition the concept of the sign that he borrowed from it. And yet Saussure could not not confirm this tradition, in the extent to which he continued to use the concept of … 18

… the sign. No more than any other, this concept cannot be employed in both an absolutely novel and an absolutely conventional way. One necessarily assumes, in a noncritical way, at least some of the implications inscribed in its system.” The concept of sign must remain as long as one has proposed the opposition signified/signifier. Everyday language suggests no other, says Saussure. But everyday language is never neutral or innocent. “It is the language of Western metaphysics,” which so leads Derrida to claim that on the other hand the essential and juridical distinction between the signans and the signatum, the equation of the signatum and the concept, “inherently leaves open the possibility of thinking a concept signified in and of itself, a concept simply present for thought, independent to a relationship to language, that is of a relationship to a system of signifiers.” Such is even inherent in the opposition between signified/signifier, that is in the sign; he thereby accedes to the classical exigency of a “transcendental signified,” “which in and of itself, in its essence, would refer to no signifier, would exceed the chain of …  19

… signs, and would no longer itself function as a signifier. On the contrary, though, from the moment that one questions the possibility of such a transcendental signified, and that one recognizes that every signified is also in the position of a signifier, the distinction between signified and signifier becomes problematical at its root.” Metaphysics will always impose the quest of such a transcendental signified, by everything that links our language, our culture, our “system of thought” to the history and system of metaphysics; nor to confuse at every level, and in all simplicity, the signifier and the signified; “That this opposition or difference cannot be radical or absolute does not prevent it from functioning, and even from being indispensable within certain limits—very wide limits. For example, no translation would be possible without it. In effect, the theme of a transcendental signified took shape within the horizon of an absolutely pure, transparent, and unequivocal translatability. In the limits to which it is possible, or at least appears possible, translation practices the difference between signified and signifier.” The substitution of transformation for translation; a regulated transformation of one language by another, one text by another; never a “transport” of pure signifieds, relative different languages nor within the same language, “that the signifying instrument would leave virgin and intact.” 20

Saussure still privileged speech, “everything that links the sign to phonē.” S: the “natural link” between thought and voice; even “thought-sound”; thereby making linguistics the regulatory model, the “pattern,” even how partly it first was conceived; “The theme of the arbitrary, thus, is turned away from its most fruitful paths (formalization) toward a hierarchizing teleology.” S: “linguistics can become the general pattern for all semiology,” the same gesture and concepts to be found in Hegel; elsewhere S recognizes the possibility of the code and of articulation, independent of any substance, for example, phonic substance. The concept of the sign carries the necessity of privileging the phonic substance 21

“Not only do the signifier and the signified to unite, but also, in this confusion, the signifier seems to erase itself or to become transparent, in order to allow the concept to present itself as what it is, referring to nothing other than its presence. The exteriority of the signifier seems reduced. [What could here be the analogy to science’s reduction of contexts in general to exterior ones, exterior that dispose the trait of being reducible? See projects.] Naturally this experience is a lure, but a lure whose necessity has organized an entire structure, or an entire epoch; and on the grounds of this epoch a semiology has been constituted whose concepts and fundamental presuppositions are quite precisely discernible from Plato to Husserl, passing through Aristotle, Rousseau, Hegel, etc.” Reducing everything that is not psychic; only phonetic privilege and linguistic sign authorizes S to claim that the “linguistic sign is therefore a two-sided psychic entity.” Inscribing general semiology into psychology; 22

The Copenhagen School and all of American linguistics have explicitly criticized S’s psychologism. But one cannot simply criticize the “psychologistic” usage of the concept of the sign, since it is not the poor usage of a good concept: it is inscribed and prescribed within the concept of the sign itself.” This in an irreducibly equivocal manner; “marks the “semiological” project itself and the organic totality of its concepts, in particular that of communication, which in effect implies a transmission charged with making pass, from one subject to another, the identity of a signified object, of a meaning or of a concept rightfully separable from the process of passage and from the signifying operation. Communication presupposes subjects (whose identity and presence are constituted before the signifying operation) and objects (signified concepts, a thought meaning that the passage of communication will have neither to constitute, nor, by all rights, to transform). A communicates B to C. Through … ” 23

… the sign the emitter communicates something to a receptor, etc.” With structure it is certainly more ambiguous. Everything depends upon how you set it to work. Confirm and shake, as the sign; still to transform, displace, “to turn them against their own presuppositions, to reinscribe them in other chains, and little by little to modify the terrain of our work and thereby produce new configurations; I do not believe in decisive ruptures, in an unequivocal “epistemological break,” as it is called today. Breaks are always, and fatally, reinscribed in an old cloth that must continually, interminably be undone. This interminability is not an accident or contingency; it is essential, systematic, and theoretical.” [Against Bachelard, oh.] Kristeva: “What is the gram as a “new structure of nonpresence”?” How does text replace the linguistic and semiological notion of what is enounced? The reduction of writing is classic, part and parcel of phonologism and logocentrism, writing excluded, as a phenomenon of exterior representation 24

both useless and dangerous; “writing is foreign to the internal system of language,” “veils our view of language: it does not clothe language, but travesties it,” the tie being “superficial,” “factitious,” “bizarre” that it should usurp “the principal mode,” “the natural relationship is inversed,” a “trap,” its action “vicious” and “tyrannical,” its misdeeds are “monstrosities,” “teratological cases,” etc. Phonologism is “less a consequence of the practice of the alphabet in a given culture than a certain ethical or axiological experience of this practice. Writing should erase itself before the plenitude of living speech, perfectly represented in the transparence of its notation, immediately present for the subject who speaks it, and for the subject who receives its meaning, content, value.” No pure phonetic language: necessary spacing of signs, punctuation, intervals, the differences indispensable for the functioning of … 25

graphemes, etc., “then the entire phonologist or logocentrist logic becomes problematical. Its range of legitimacy becomes narrow and superficial.” Such delimitation is indispensable if one wants to account for the principle of difference, which compels us not only “not to privilege one substance—here the phonic, so called temporal, substance—while excluding another—for example, the graphic, so called spatial substance—but even to consider every process of signification as a formal play of differences. That is, of traces.”  Simple inverting is not the case; rather producing a new concept of writing; “This concept can be called gram or différance.” Always referral to something that is not simply present; “his interweaving results in each “element”—phoneme or grapheme—being constituted on the basis of the trace within it of the other elements of the chain or system. This interweaving, this textile, is the text produced only in the transformation of another text. Nothing, neither among the elements nor within the system, is anywhere simply present or absent. There are only, everywhere, differences and traces of traces. The gram, then, is the most general concept of semiology—which thus becomes grammatology—and it covers not only the field of writing in the restricted sense, but also the field … 26

… of linguistics.” Gram can neutralize the phonologistic propensity of the sign, “and in fact counterbalances it by liberating the entire scientific field of the “graphic substance” (history and systems of writing beyond the bounds of the West) whose interest is not minimal, but which so far has been left in the shadows of neglect. / the gram as différance, then, is a structure and a movement no longer conceivable on the basis of the opposition presence/absence.” The spacing by means of which elements are related to each other; production of intervals without which “full” terms would not signify, would not function; generative moment of d; “Differences are the effects of transformations, and from this vantage the theme of d is incompatible with the static, synchronic, taxonomic, ahistoric motifs in the concept of structure. But it goes without saying that this motif is not the only one that …   27

… defines structure, and that the production of differences, d, is not astructural: it produces systematic and regulated transformations which are able, at a certain point,, to leave room for a structural science. The concept of d even develops the most legitimate principled exigencies of “structuralism.” Language and in general every semiotic code are effects, but their cause is not a subject, a substance, or a being somewhere present and outside the movement of d. a certain circle of language, or signs in general, and speech; speech is necessary for language to be established; therefore, “before any dissociation of language and speech” there is “a systematic production of differences, the production of a system of differences—a d—within whose effects one eventually , by abstraction and according to determined motivations, will be able to demarcate a linguistics of language and a linguistics of speech, etc. / Nothing—no present and in-different being—thus precedes d and spacing.” 28

spacing also temporization, detour, postponement “by means of which intuition, perception, consummation—in a word, the relationship to the present, the reference to a present reality, to a being—are always deferred.”  Kristeva: the difference between semiotic meaning and phenomenological meaning?  29

How are they complicit? To what extent is the semiological project still metaphysical? D: phenomenology says: “All experience is the experience of meaning (Sinn). Everything that appears to consciousness, everything that is for consciousness in general, is meaning. Meaning is the phenomenality of the phenomenon.” In Logical Researches Husserl rejected Frege’s distinction between Sinn and Bedeuting, but later it appeared useful, not as Frege understood it, but that it could “mark the dividing line between meaning in its most general extension (Sinn) and meaning as an object of logical or linguistic enunciation, meaning as signification (Bedeutung).” Here is where the complicity might appear. Isolating meaning (S or B) from enunciation, or the intention of signification (Bedeutungs-intention), which “animates,” Husserl needs to distinguish rigorously between the signifying sensible aspect, whose originality he recognizes, but which he excludes from his logico-grammatical problematic, and the aspect of signified meaning (which is intelligible, ideal, “spiritual”. Ideas: 30

Beduetung and bedeuten extended, applied in a certain way to the whole noetico-noematic sphere, “to all acts, therefore, whether these are interwoven [verflochten] with expression acts or not.”  Meaning is an intelligible and spiritual ideality; preexpressive, in Husserl’s terms; 31

It could be shown that metaphysics has always consisted in attempting to uproot the presence of meaning, in whatever guise, from d; and every time that a region or layer of pure meaning or a pure signified is allegedly delineated or isolated this gesture is repeated.” Äusserung, Ausdruck. The privilege of expression; the exclusion of “indication” from the sphere of pure language (the “logicity” of language); such privilege already at work in the Logical Investigations, “in the “remarkable project of a “purely logical grammar” that is more important and more rigorous than all the projects of a “general reasoned grammar” of seventeenth- and eighteenth-century France, projects that certain modern linguists refer to, however.” K: could nonexpressivity signify? Would grammatology be a nonexpressive … 32

… “semiology” based on logical-mathematical notation rather than on linguistic notation?” D: 1. expressivism is never simply surpassable, “because it is impossible to reduce the couple outside/inside as a simple structure of opposition.” Effect of d, as is the effect that compels language to represent itself as expressive re-presentation, a translation on the outside of what was constituted on the inside; the representation of language as expression is a structural lure, what Kant would have called a transcendental illusion; it would be imprudent to assert that Western metaphysics alone does so; 2. still expressivism is already surpassed, even if not simply and once and for all; a text there already. A network of textual referrals to other texts, “a textual transformation in which each allegedly “simple term” is marked by the trace of another term, the presumed interiority of meaning is already worked upon by its own exteriority. It is always already carried outside itself.” Then: “Only nonexpressivity can signify, because in all rigor there is no signification unless there is synthesis, syntagm, d, and text.” 33

Leibniz’s “characteristic” meets the preference for natural language; “A grammatology that would break with this system of presuppositions, then, must in effect liberate the mathematization of language, and must also declare that “the practice of science in fact never ceased to protest the imperialism of the Logos, for example by calling upon, from all time, and more and more, nonphonetic writing. [De la grammatologie, 12] Everything that has always linked logos to phone has been limited by mathematics, whose progress is in absolute solidarity with the practice of a nonphonetic inscription. About these “grammatological” principles and tasks there is no possible doubt, I believe. But the extension of mathematical notation, and in general the formalization of writing, must be very slow and very prudent, at least if one wishes it to take over effectively the domains from which it has been excluded so far.” 34

“we must also be wary of the “naïve” side of formalism and mathematism, one of whose secondary functions in metaphysics, let us not forget, has been to complete and confirm the logocentric theology which they would otherwise contest.” The grammatological project will never be completed, of course. Leibniz is inseparable from a metaphysics of the simple, and hence from the existence of divine understanding, the divine logos. “The effective progress of mathematical notation thus goes along with the deconstruction of metaphysics, with the profound renewal of mathematics itself, and the concept of science for which mathematics has always been the model.” “Grammatology must deconstruct everything that ties the concept and norms of scientificity to onto-theology, logocentrism, phonologism. This is an immense and interminable work that must ceaselessly avoid letting the transgression of the classical project of science fall back into a prescientific empiricism. This supposes a kind of double register in grammatological practice: it must simultaneously go beyond metaphysical positivism and scientism, and accentuate whatever in the effective work of science contributes to freeing it of the metaphysical bonds that have borne on its definition and its movement since its beginnings. Grammatology, must … 35

pursue and consolidate whatever, in scientific practice, has always already begun to exceed the logocentric closure. This is why there is no simple answer to the question of whether grammatology is a “science.” In a word, I would say that it inscribes and delimits science; it must freely and rigorously make the norms of science function in its own writing; once again, it marks and at the same time loosens the limit which closes classical scientificity.” … “One can say a priori that in every proposition or in every system of semiotic research […] metaphysical presuppositions coexist with critical motifs. And this by the simple fact that up to a certain point they inhabit the same language. Doubtless, grammatology is less another science, a new discipline charged with a new content or new domain, than the vigilant practice of this textual division.” 36, fin.

4. First published in Promesse 30-31, Autumn and Winter 1971. The editor’s notes have been reproduced.

Starting from the lecture delivered 27 January 1968, reprinted the same year in Théorie d’ ensemble; the gathering into a “sheaf” the directions of D’s research, and the general system of its economy; the possibility of d’s relève since it is to “lend itself, if not to its own replacement, at least to its linkage to a chain that, in all truth, it never will have governed.” What is the actual state of D’s research? , (H) “whose effectiveness immediately showed itself to have considerable bearing on the ideological field of our era, the state of development of the general econcomy again recently demarcated in three texts that are perhaps the symptoms of a new differentiation of the sheaf: your reading of Soller’s Numbers, in “La dissemination,” and then (but these two texts are contemporaries) “La double séance” and finally “La mythologie blanche”? 39

D: the strange logic of the a, the corner of this “letter” imprinting and fracturing; the “structural impossibility of limiting this network, of putting an edge on its weave, of tracing a margin that would not be a new mark.” Différance blocks every relationship to theology: “différance finds itself enmeshed in the work that pulls it through a chain of other “concepts,” other “words,” other textual configurations.” And by definition the list has no taxonomical closure, and even less does it constitute a lexicon. First because these are not atoms, but “rather focal points of economic condensation, sites of passages necessary for a very large number of marks, slightly more effervescent crucibles.” Further, “their effects do not simply turn back on themselves by means of an auto-affection without opening.” “If there were a definition of différance, it would precisely be the limit, the interruption, the destruction of the Hegelian relève wherever it … 40

NB. … operates. What is at stake here is enormous.” Then what was of interest was at the same time as a “general economy,” to attempt a “kind of general strategy of deconstruction. The latter is to avoid both simply neutralizing the binary oppositions of metaphysics and simply residing within the closed field of these oppositions, thereby confirming it.” Double gesture; systematic and in and of itself divided, a double writing, “that is, a writing that is in and of itself multiple, what I called, in “La double séance,” a double science. On the other hand, we must traverse a phase of overturning.” One term always has the upper hand, axiologically, logically, etc. But one cannot stay satisfied with overturning the violent hierarchy. A neutralization would in practice leave the previous field untouched, “leaving one no hold on the previous opposition, thereby preventing any means of intervening in the field effectively.” We know what always have been the practical (particularly political) effects of immediately jumping beyond oppositions, and of protests in the simple form of neither this nor that.” The phrase “phase” does not suggest chronology; 41

NB. The necessity of the phase is structural; it is the necessity of interminable analysis: the hierarchy of dual oppositions always re-establishes itself. Unlike those authors whose death does not await their demise, the time for overturning is never a dead letter. / That being said—and on the other hand—to remain in this phase is still to operate on the terrain of and from within the deconstructed system. By means of this double, and precisely stratified, dislodged and dislodging, writing, we must also mark the interval between inversion, which brings low what was high, and the irruptive emergence of a new “concept,” a concept that can no longer be, and never could be, included in the previous regime. [here is also a point of flight from where to take of in view of modernity’s inversalization processes!] Bifurcated writing, only, to inscribe this interval, this biface or biphase releasing dissonance of a writing within speech; this so first for the new writing; can only be marked in a “grouped textual field.” Marking this interval—this is what La dissémination is all about, the exploration of the interval, “écart,” carré, carrure, carte, charte, quatre, etc. Introducing within the text of the history of philosophy as well as within the so-called literary text (Mallarmé) certain marks that by analogy … 42

… “I have called undecidables.” Inhabiting philsophy’s opposition, without being included, “without ever constituting a third term, without ever leaving room for a solution in the form of speculative dialectics.” “Neither/nor, that is, simultaneously either or; the mark is also the marginal limit, the march, etc.”  This is the work of the simulacrum; Hegeliansim even idealizes, “semantizes” the value of work. [This way deconstruction tries to undo what Aufhebung accomplishes (even ho much the term Aufhebung itself could have been ascribed otherwise [are we here talking of a coup on Hegel’s part?]).] “[a] resolution of contradiction into a third term that comes in order to aufheben, to deny while raising up, while idealizing, while sublimating into an anamnesic interiority (Errinnerung), while interning difference in a self-presence.” 43

Différance stressed as at a point of almost absolute proximity to Hegel; everything, what is most decisive, is played out, here, in what Husserl called “subtle nuances,” or Marx “micrology”; différance must sign the point at which it breaks with the system of Aufhebung; its conflictuality, possibly to be called contradiction (by way of minute analyses of Hegel’s contradiction), can never be resolved; “it marks its effects in what I call the text in general,” far from being written in conciliatory, appeasing, reconciling way. “Then, in effect—I am still following your question—the motif, or if you prefer, the concept, the operator of generality named dissemination inserted itself into the open chain of différance, “supplement,” “pharmakon,” “hymen,” etc. Such as what happened in Nombres, in the text published in Critique. “In the last analysis dissemination means nothing, and cannot be reassembled into a definition.” 44

NB. Dissemination as seminal différance”: no exact conceptual tenor; the “form and force of its disruption explode the semantic horizon”; polysemia, polythematism, is progress, but still “organized within the implicit horizon of a unitary resumption of meaning, that is, within the horizon of a dialectics”: Richard on Mallarmé; Ricoeur on Freud, the “text as illustration”; “and annulling the open and productive displacement of the textual chain.” Dissemination produces a non-finite number of semantic effects [only semantic?] “can be led back neither to a present of simple origin (“La dissemination,” “La double séance,” and “La mythologie blanche” are practical re-presentations of all the false departures, beginnings, first lines, titles, epigraphs, fictive pretexts, etc.: decapitations) nor to an eschatological presence. It marks an irreducible and generative multiplicity. The supplement and the turbulence of a certain lack fracture the limit of the text, forbidding an exhaustive and closed formalization of it, or at least a saturating taxonomy of its themes, its signified, its meaning.” Playing on the fortuitous resemblance, the purely simulated common parentage of seme and semen. 45

La double séance (a deconstructive critique of the notion of criticism) and la dissemination are inseparable; a question of remarking a nerve, a fold, an angle that interrupts totalization; a “doubled fold of an undecidable, a mark marks both the marked and the mark, the re-marked site of the mark,” the hollow and the relief; “but the lack and the surplus can never be stabilized in the plenitude of a form or an equation, in the stationary correspondence of a symmetry or a homology. Here, I cannot repeat what I have attempted in these two texts, the work on the fold, the blank, the hymen, the margin, the chandelier, the column, the angle, the square, the air, the supernumber, etc. This work always has this theoretical result among others: a criticism concerned only with content (that is, a thematic criticism, be it in philosophical, sociological, or psychoanalytical style, that takes the theme—manifest or hidden, full or empty—as … 46

the substance of the text, as its object or as its illustrated truth) can no more measure itself against certain texts (or rather the structure of certain textual scenes) than can a purely formalist criticism which would be interested only in the code, the pure play of signifiers, the technical manipulation of a text-object, thereby overlooking the genetic effects or the (“historical,” if you will) inscription of the text read and of the new text this criticism itself writes. These two insufficiencies are rigorously complementary. They cannot be defined without a deconstruction of classical rhetoric and its implicit philosophy: I began this deconstruction in “La double séance” and have attempted to systematize it in “La mythologie blanche.” The critique of formalist structuralism was undertaken from the first texts of Writing and Differrence.” S: The Cluny 1970 meeting, “Literature and Ideologies,” Derrida invoked in a variety of ways; H: la différance spoke of the “uncircumventable Heideggerian meditation,” but traverses it; what are the motifs that keep D from remaining in it? D: 47

confirms the import of the meeting, having also read the acts; the value of evolution always suspect 48-9

always wary of “thought”; the “silent work of italics and quotation marks should not be subtracted from it, as happens to often” [it is necessary also to investigate how texts are made, not only contents of thought]: ““In a certain way, ‘thought’ means nothing.” “Thought” (quotation marks: the words “thought” and what is called “thought”) means nothing: it is the substantified void of a highly derivative ideality, the effect of a différance of forces, the illusory autonomy of a discourse or a consciousness whose hypostasis is to be deconstructed, whose “causality” is to be analyzed, etc. first. Secondly, the sentence can be read thus: if there is thought—and there is, and it is just as suspect, for analogous critical reasons, to contest the authority of all “thought”—then whatever will continue to be called thought, and which, for example, will designate the deconstruction of logocentrism, means nothing, for in the last analysis it no longer derives from “Meaning.” Wherever it operates, “thought” means nothing.” Engaging in Christine Glucksmann’s opinions about Derrida and the struggle between idealism and materialism. But Derrida maintains that from the beginning he was engaged in a “deconstructive critique precisely against the authority of meaning,” as history of meaning. 49

a history of meaning should be rather difficult to attribute to my work, says Derrida; the metaphysical concept of history as ideal, teleological history, etc., is “much more generally extended than is usually believed,” certainly beyond labels of idealism, declaring himself to be interested even in forms of mechanical materialism 50

NB. I am not very loquacious, concerned of “a general determination of the conditions for the emergence and the limits of philosophy, of metaphysics, of everything [science, classical science] that carries it on and that it carries on.” “Now of course, logocentrism is a wider concept than idealism, for which it serves as a kind of overflowing foundation.” Wider than phonocentrism, too. [It is certainly relevant for science too, however mathematized its claims are and however much of such is in fact attained and sustained.] So as “not to take dross for gold” each time a rupture allegedly is delineated. Logocentrism is the “matrix of idealism.” “Logocentrism constitutes a system of predicates, certain of which can always be found in the philosophies that call themselves nonidealist, that is, antiidealist. The handling of the concept of logocentrism, therefore, is delicate and sometimes troubling.” 51

Tired of iterating that the trace is “neither a ground, nor a foundation, nor an origin, and that in no case can it provide for a manifest or disguised onto-theology.” 52

“In particular, the issue is to deconstruct practically the philosophical opposition between philosophy and myth [writing as myth], between logos and mythos. Practically, I insist, this can only be done textually, along the lines of an other writing, with all the implied risks. And I fear that these risks will grow greater still.” “[w]hat philosophy (and everything that is part of its system) thought it was doing, intended to do, by operating from the vantage of life present to itself in its logos, of ontological or original plenitude: which is precisely what the deconstructing operation has defined itself against. And the notion of “fall,” which is thoroughly complementary to the notion of “origin,” was a constant target, in Of Grammatology and elsewhere. Consequently I have never incorporated the theme of a prelapsarian writing that would have fallen, through I know not what original sin, into the debased and degraded field of history. On the contrary.” 53

Heidegger constitutes for Derrida “a novel, irreversible advance all of whose critical resources we are far from having exploited.” At the same time, all his essays mark a “departure from the Heideggerian problematic.” Related to ‘fall’ and ‘origin.’ Also analyzed relative time, “the transcendental horizon of the question of Being.” Being and Time, “Ousia and Grammē”; the opposition between the originary and the derivative is a properly metaphysical one, the quest for the archi– in general; some element of Platonism in the Verfallen; why determine as fall the passage from one temporality to another? Why qualify temporality as authentic, and proper, eigentlich, and its opposites, when every ethical preoccupation has been suspended? The entire existential analysis leads back to this opposition; oppositions in temporality, that is. [103] The departure also “concerns the value proper (propriety, propriate, appropriation, the entire family of Eigentlichkeit, Eigen, Ereignis) which is perhaps the most continuous and most difficult thread of Heidegger’s thought.” Derrida claims that he started from an explicit departure from “this value of propriety and of original authenticity.”  54

Already to be ascertained in “La parole soufflé,” from 1965. “La mythologie blanche,” “systematizes the critique of etymologism in philosophy and rhetoric.” The most difficult point, coming back to Heidegger, is that of meaning, the present and presence. Ousia proposed a grid for reading Heidegger from this point of view. “[T]he Heideggerian problematic is the most “profound” and “powerful” defense of what I attempt to put into question under the rubric of the thought of presence.” A reading then of Derrida’s reading of Heidegger that makes one aware of an anti-Semitism, by way of “atmospheric contagion 55

What about, against linear history, Soller’s “monumental history”? stratified, differentiated, contradictory practical series, neither a monistic nor a historicist history? D: “Of course. What we must be wary of is the metaphysical concept of history. This is the concept of history as the history of meaning […]: the history of meaning developing itself, producing itself, fulfilling itself.” The line might be straight or circular. Why “the “closure of metaphysics” cannot … 56

… have the form of a line, that is, the form in which philosophy recognizes it, in which philosophy recognizes itself. The closure of metaphysics, above all, is not a circle surrounding a homogeneous field, a field homogeneous with itself on its inside, whose outside then would be homogeneous also. The limit has the form of always differing faults, of fissures whose mark or scar is borne by all the texts of philosophy.” Solicitation is here called for, a general displacement of the entire system; setting the system to work; no concepts is by itself, and consequently in and of itself, metaphysical, “outside all the textual work in which it is inscribed”; a history, then, that “also implies a new logic of repetition and the trace, for it is difficult to see how there could be history without it.”  We need to distinguish between history in general and the general concept of history. Althusser’s critique … 57

histories different in their type, rhythm, mode of inscription—intervallic, differentiated histories; D always subscribed to Althusser and Soller relative history, against the “Hegelian” concept. What is the minimal semantic kernel upon which to still be named “histories”? Not purely conventional, not purely confused [the common noun history]; how then? Re-using the question of the system of essential predicates. “Socrates asks what science is.” Answered, this one, that one—and yet again that one. Socrates insists on having the scientificity of science: but asking about the historicity of science is “not to return to a question of the Socratic type. The issue is rather to show that the risk of metaphysical reappropriation is ineluctable, that it happens very fast, as soon as the question of the concept and of meaning, or of the essentiality that necessarily regulates the risk, is asked.” Such questions ask of a “definition of essence, of quiddity, to reconstitute a system of essential predicates, and one is also led to refurbish the semantic grounds of the philosophical tradition.” 58“

always amounting to an “inclusion of historicity on an ontological ground.” Therefore besides of asking of the ““essence” of history” we also need to ask “the “history” of “essence” in general.” Here one “borrows an old word from philosophy in order immediately to demarcate it.” What was alluded to in speaking of double gesture, double stratification. First overturn, then mark the interval. The interval must not be reappropriated, take care. New conceptualization is to be produced. But conceptualization itself, and by itself alone, can reintroduce what one wants to “criticize.”  Why this work cannot be purely theoretical, conceptual, or discursive. Meaning not to be regulated by essence, meaning, truth, consciousness, ideality, etc. “What I call text is also that which “practically” inscribes and overflows the limits of such a discourse. There is such a general text everywhere that (that is, everywhere) this discourse and its order (essence, sense, truth, meaning, consciousness, ideality, etc.) are overflowed, that is, everywhere that their authority is put back into the position of a mark in a chain that this … 59

… authority intrinsically and illusorily believes it wishes to, and does in fact, govern. This general text is not limited, of course, as will (or would) be quickly understood, to writings on this page. The writings of this text, moreover, has the exterior limit only of a certain re-mark.”  H: quotes materiality as irreducible heterogeneity in relation to subject-meaning, what Althusser contributed to so much, the conceptual series, “which is necessarily caught in an economy whose double register appears fundamentally in the dual unity recently marked by Sollers (Tel Quel, 43, “Lénine et la materialisme philosophique): historical materialism/dialectical materialism.” 60

stressing conditions;

Excerpts from the French edition (Les Éditions de Minuit, 1972) follows:

Implications

-entretien avec Henri Ronse

Publié dans les Lettres françaises n° 1211, 6-12 décembre 1967.

Ils forment, en effet, mais bien comme déplacement et comme déplacement d’une question, un certain système ouvert quelque part à quelque ressource indécidable qui lui donne son jeu. La note à laquelle vous faites allusion rappelait aussi la nécessité de ces « blancs », dont on sait, au moins depuis Mallarmé, qu’en tout texte ils « assument l’importance ».

Dans ce que vous appelez mes livres, ce qui est d’abord mis en question, c’est l’unité du livre et l’unité « livre » considérée comme une belle totalité, avec toutes les implications d’un tel concept. Et vous savez qu’elles engagent le tout de notre culture, de près ou de loin. […] Il s’agit seulement, sous ces titres, d’une « opération » textuelle, si l’on peut dire, unique et différenciée, dont le mouvement inachevé ne s’assigne aucun commencement absolu, et qui, entièrement consumée dans la lecture d’autres textes, ne renvoie pourtant, d’une certaine façon qu’à sa propre écriture. 11, 3

[L]es cinq derniers, à partir de Freud et la scène de l’écriture, étant engagés dans l’ouverture grammatologique. […] En tout cas, que deux « volumes » s’inscrivent au milieu l’un de l’autre, cela tient, vous le reconnaîtrez, d’une étrange géométrie, dont ces textes sont sans doute les contemporains… 12-13, 4

J’oubliais. C’est [La voix et le phénomène] peut-être l’essai auquel je tiens le plus. Sans doute aurais-je pu le relier comme une longue note à l’un ou l’autre des deux autres ouvrages. De la grammatologie s’y réfère et en économise le développement. Mais dans une architecture philosophique classique, La voix viendrait en premier lieu : s’y pose en un point qui, pour des raisons que je ne peux expliquer ici, paraît juridiquement décisif, la question du privilège de la voix et de l’écriture phonétique dans ses rapports à toute l’histoire de l’Occident, telle qu’elle se laisse représenter dans l’histoire de la métaphysique, et dans sa forme la plus moderne, la plus critique, la plus vigilante : la phénoménologie transcendantale de Husserl. Qu’est-ce que le « vouloir-dire », quels sont ses rapports historiques avec ce qu’on croit identifier sous le nom de « voix » et comme valeur de la présence, présence de l’objet, présence du sens à la conscience, présence à soi dans la parole dite vive et dans la conscience de soi ? L’essai qui pose ces questions peut aussi se lire comme l’autre face (recto ou verso, comme vous voudrez) d’un autre essai, publié en 1962, en introduction à L’origine de la géométrie de Husserl. La problématique de l’écriture y était déjà en place, comme telle, et reliée à la structure irréductible du « différer » dans ses rapports à la conscience, à la présence, à la science, à l’histoire et à l’histoire de la science, à la disparition ou au retardement de l’origine, etc. 13, 4-5

Tous ces textes, qui sont sans doute la préface interminable à une autre texte que j’aimerais avoir un jour la force d’écrire, ou encore l’épigraphe à un autre dont je n’aurais jamais eu l’audace, ne font, en effet, que commenter telle phrase sur un labyrinthe de chiffres, placée en exergue à La voix et le phénomène… 13-4, 5

J’essaie de me tenir à la limite du discours philosophique. Je dis limite et non mort, car je ne crois pas du tout à ce qu’on appelle couramment ajourd’hui la mort de la philosophie (ni d’ailleurs simplement de quoi que ce soit, le livre, l’homme ou dieu ; d’autant plus que, comme chacun sait, le mort détient une efficace très spécifique). Limite, donc, à partir de laquelle la philosophie est devenu possible, s’est définie comme épistémè, fonctionnant à l’intérieur d’un système de contraintes fondamentales, d’oppositions conceptuelles hors desquelles elle devient impraticable. Dans mes lectures, j’essaie donc, par un geste nécessairement double… […] [P]ar ce double jeu, marqué en certains lieux décisifs d’une rature qui laisse lire ce qu’elle oblitère, inscrivant violemment dans le texte ce qui tentait de le commander du dehors, j’essaie donc de respecter le plus rigoureusement possible le jeu intérieur et réglé de ces philosophèmes ou épistémèmes en les faisant glisser sans les maltraiter jusqu’au point de leur non-pertinence, de leur épuisement, de leur clôture. « Déconstruire » la philosophie ce serait ainsi penser la généalogie structurée de ses concepts de la manière la plus fidèle, la plus intérieure, mais en même temps depuis un certain dehors par elle inqualifiable, innommable, déterminer ce que cette histoire a pu dissimuler ou interdire, se faisant histoire par cette répression quelque part intéressée. A ce moment-là, par cette circulation à la fois fidèle et violente entre le dedans et le dehors de la philosophie⎯c’est-à-dire de l’Occident⎯, se produit un certain travail textuel qui donne un grand plaisir. Écriture à soi intéressée qui donne aussi à lire les philosophèmes⎯et par suite tous les textes appartenant à notre culture⎯comme des sortes de symptômes (mot que je suspecte, bien sûr, comme je l’explique ailleurs) de quelque chose qui n’a pas pu se présenter dans l’histoire de la philosophie, qui n’est d’ailleurs présent nulle part, puisqu’il s’agit, dans toute cette affaire, de mettre en question cette détermination majeure du sens de l’être comme présence, détermination en laquelle Heidegger a su reconnaître le destin de la philosophie. [Speaking of the treatment accorded to writing as a symptom :] […] Un tel symptôme est nécessairement et structurellement dissimulé, pour des raisons et selon des voies que j’essaie d’analyser. Et s’il se découvre ajourd’hui, ce n’est nullement par quelque trouvaille plus ou moins ingénieuse et dont quelqu’un, ici ou là, pourrait avoir l’initiative. C’est l’effet d’une certaine transformation totale (qu’on ne peut même plus appeler « historique » ou « mondiale », puisqu’elle emporte jusqu’à la sécurité de ces significations), et qu’on peut aussi repérer dans des champs déterminés (formalisation mathématique et logique, linguistique, ethnologie, psychanalyse, économie politique, biologie, technologie de  l’information, de la programmation, etc.). 15-6, 6-7

Vous avez remarqué que ce a s’écrit ou se lit mais qu’on ne peut l’entendre. Je tiens beaucoup, tout d ’abord, à ce que le discours⎯par exemple le nôtre, en ce moment⎯sur cette altération ou cette agression graphique et grammaticale implique une référence irréductible à l’intervention muette d’un signe écrit. […] En ce sens, la différance n’est pas précédée par l’unité originaire et indivise d’une possibilité présente que je mettrais en réserve, telle une dépense que je mettrais à plus tard, par calcul ou conscience économique. Ce qui diffère la présence est ce à partir de quoi au contraire la présence est annoncée ou désirée dans son représentant, son signe, sa trace… […] Je dirais même que c’est le concept de l’économie, et puisqu’il n’y a pas d’économie sans différance, c’est la structure la plus générale de l’économie, pourvu qu’on entende sous cette notion autre chose que l’économie classique de la métaphysique ou la métaphysique classique de l’économie. 16-7, 8-9

Ces différences⎯et la science taxonomique, par exemple, à laquelle elles peuvent donner lieu⎯sont les effets de la différance, elles ne sont inscrites ni dans le ciel, ni dans le cerveau, ce qui ne veut pas dire qu’elles soient produites par l’activité de quelque sujet parlant. 18, 10

Peut-être faut-il alors, selon un geste qui serait plus nietzschéen que heideggerien, en allant au bout de cette pensée de la vérité de l’être, s’ouvrir à une différance qui ne soit pas encore déterminée, dans la langage de l’Occident, comme différence entre l’être et l’étant. Un tel geste n’est sans doute pas possible aujourd’hui mais on pourrait montrer comment il se prépare. 19, 10

Il n’y a pas une transgression si l’on entend par là l’installation pure et simple dans un au-delà de la métaphysique, en un point qui serait aussi, ne l’oublions pas, et d’abord un point de langage ou d’écriture. Or, même dans les agressions ou les transgressions, nous nous entretenons avec un code auquel la métaphysique est irréductiblement liée, de telle sorte que tout geste transgressif nous renferme, en nous y donnant prise, à l’intérieur de la clôture. Mais, par le travail que se fait de part et d’autre de la limite, le champ intérieur se modifie et une transgression se produit qui, par conséquent, n’est nulle part présente comme un fait accompli. On ne s’installe jamais dans une transgression, on n’habite jamais ailleurs. La transgression implique que la limite soit toujours à l’œuvre. Or la « pensée-qui-ne-veut-rien-dire », qui excède, les interrogeant, le vouloir-dire et le vouloir-s’entendre-parler, cette pensée qui s’annonce dans la grammatologie se donne justement pour ce qui n’est nullement assuré de l’opposition entre le dehors et le dedans. Au terme d’un certain travail, le concept même d’excès ou de transgression pourra devenir suspect. […] De la grammatologie est le titre d’une question : sur la nécessité d’une science de l’écriture, sur ses conditions de possibilité, sur le travail critique que devrait en ouvrir le champ et lever les obstacles épistémologiques ; mais question aussi sur les limites de cette science. Et ces limites sur lesquelles je n’ai pas moins insisté sont aussi bien celles de la notion classique de science, dont les projets, les concepts, les normes sont fondamentalement et systématiquement liés à la métaphysique. 22, 13

Ce chapitre montre justement que l’écriture ne commence pas. C’est même à partir d’elle, si on peut dire, qu’on met en question la requête d’une archie, d’un commencement absolu, d’une origine. L’écriture ne peut donc pas plus commencer que le livre finir… […] J’essaie d’écrire (dans) l’espace où se pose la question du dire et du vouloir-dire. J’essaie d’écrire la question : (qu’est-ce) que vouloir-dire ? Il est donc nécessaire que, dans un tel espace et guidée par une telle question, l’écriture à la lettre ne-veuille-rien-dire. Non qu’elle soit absurde, de cette absurdité qui a toujours fait système avec le vouloir-dire métaphysique. Simplement elle se tente, elle se tend, elle tente de se tenir au point d’essoufflement du vouloir-dire. Se risquer à ne-rien-vouloir-dire, c’est entrer dans le jeu, et d’abord dans le jeu de la différance qui fait qu’aucun mot, aucun concept, aucun énoncé majeur ne viennent résumer et commander, depuis la présence théologique d’un centre, le mouvement et l’espacement textuel des différences. D’où par exemple la chaîne des substitutions dont vous parliez tout à l’heure (archi-trace. Archi-écriture, réserve, brisure, articulation, supplément, différance ; il y en aura d’autres) et qui ne sont pas seulement des opérations métonymiques laissant intactes les indentités conceptuelles, les idéalités signifiées qu’elles se contenteraient de traduire, de faire circuler. C’est en ce sens que je me risque à ne rien-vouloir-dire qui puisse simplement s’entendre, qui soit simple affaire d’entendement. A s’enchevêtrer sur des centaines de pages d’une écriture à la fois insistante et elliptique, imprimant, comme vous l’avez vu, jusqu’à ses ratures, emportant chaque concept dans une chaîne interminable de différences, s’entourant ou s’embarrassant de tant de précautions, de références, de notes, de citations, de collages, de suppléments, ce « ne-rien-vouloir-dire » n’est pas, vous me l’accorderez, un exercice de tout repos.

23-4, 13-4

Sémiologie et grammatologie

entretien avec Julia Kristeva

Publié dans Information sur les sciences sociales VII – 3 Juin 1968

[I]ls (the work and displacement to which the sign has been submitted) ont permis de critiquer l’appartenance métaphysique du concept de signe, à la fois de marquer et de desserrer les limites du système dans lequel ce concept est né et a commencé à servir, de l’arracher ainsi, jusqu’à un certain point, à son propre terreau. […] Il faut que toutes les ressources euristiques et critiques du concept de signe soient épuisées et qu’elles le soient également dans tous les domaines et tous les contextes. 28-9, 17-8

Il (Saussure) faut droit à l’exigence classique de ce que j’ai proposé d’appeler un « signifié transcendantal », qui ne renverrait en lui-même, dans son essence, à aucun signifiant, excéderait la chaîne des signes, et ne fonctionnerait plus lui-même, à un certain moment, comme signifiant. A partir du moment, au contraire, où l’on met en question la possibilité d’un tel signifié transcendantal et où l’on reconnaît que tout signifié est aussi en position de signifiant, la distinction entre signifié et signifiant⎯le signe⎯devient problématique à sa racine. […]  Cette requête fondamentale d’un « signifié transcendantal » et d’un concept indépendant de la langue ; cette requête n’est pas imposée de l’extérieur par quelque chose comme « la philosophie », mais par tout ce qui lie notre langue, notre culture, notre « système de pensée » à l’histoire et au système de la métaphysique. […] Mais, si cette différence n’est jamais pure, la traduction ne l’est pas davantage et, à la notion de traduction, il faudra substituer une notion de transformation : transformation réglée d’une langue par une autre, d’un texte par un autre. Nous n’aurons et n’avons en fait jamais eu affaire à quelque « transport » de signifiés purs que l’instrument⎯ou le « véhicule”⎯signifiant laisserait vierge et inentamé, d’une langue à l’autre, ou à l’intérieur d’une seule et même langue. 30-1, 19-20

L’extériorité du signifiant semble réduite. Naturellement, cette expérience est un leurre, mais un leurre sur la nécessité duquel s’est organisée toute une structure, ou toute une époque ; sur le fonds de cette époque une sémiologie s’est constituée dont les concepts et les présupposés fondamentaux sont très précisément  repérables de Platon à Husserl, en passant par Aristote, Rousseau, Hegel, etc. […] Réduire l’extériorité du signifiant, c’est exclure tout ce qui, dans la pratique sémiotique, n’est pas psychique. 33, 22

Bien entendu, les linguistes et sémioticiens modernes n’en sont pas restés à Saussure, ou du moins à ce « psychologisme » saussurien. L’École de Copenhague et toute la linguistique américaine l’ont explicitement critiqué. Mais, si j’ai insisté sur Saussure, c’est non seulement parce que ceux-là mêmes qui le critiquent le reconnaissent comme l’instituteur de la sémiologie générale et lui empruntent la plupart de leurs concepts ; mais surtout parce que l’on ne peut critiquer seulement l’usage « psychologiste » du concept de signe ; le psychologisme n’est pas le mauvais usage d’un bon concept, il est inscrit et prescrit dans le concept de signe lui-même, de la manière équivoque dont je parlais en commençant. Pesant sur le modèle du signe, cette équivoque marque donc le projet « sémiologique » lui-même, avec la totalité organique de tous ses concepts, en particulier celui de communication, qui, en effet, implique la transmission chargée de faire passer, d’un sujet à l’autre, l’identité d’un objet signifié, d’un sens ou d’un concept en droit séparables du processus de passage et de l’opération signifiante. La communication présuppose des sujets (dont l’identité et la présence soient constituées avant l’opération signifiante) et des objets (des concepts signifiés, un sens pensé que le passage de la communication n’aura ni à constituer ni, en droit, à transformer). A communique B à C. Par le signe, l’émetteur communique quelque chose à un récepteur, etc. 34-5, 23-4

Il faut sans doute, à l’intérieur de la sémiologie [science], transformer les concepts, les déplacer, les retourner contre leurs présuppositions, les ré-inscrire dans d’autres chaînes, modifier peu à peu le terrain de travail et produire ainsi de nouvelles configurations ; je ne crois pas à la rupture décisive, à l’unicité d’une « coupure épistémologique », comme on le dit souvent aujourd’hui. Les coupures se réinscrivent toujours, fatalement, dans un tissu ancien qu’il faut continuer à défaire, interminablement. Cette interminabilité n’est pas un accident ou une contingence : elle est essentielle, systématique et théorique. Cela n’efface en rien la nécessité et l’importance relative de certaines coupures, de l’apparition ou de la définition de nouvelles structures… 35, 24

Or, si l’on cesse de se limiter au modèle de l’écriture phonétique, que nous ne privilégions que par ethnocentrisme, et si nous tirons aussi les conséquences du fait qu’il n’y a pas d’écriture purement phonétique (en raison de l’espacement nécessaire des signes, de la ponctuation, des intervalles, des différences indispensables au fonctionnement des graphèmes, etc.), toute la logique phonologiste ou logocentriste devient problématique. […] …de considérer tout procès de signification comme un jeu formel de différences. C’est-à-dire de traces.

Pourquoi de traces ? et de quel droit réintroduire le grammatique au moment où l’on semble avoir neutralisé toute substance, qu’elle soit phonique, graphique ou autre ? Bien entendu, il ne s’agit pas de recourir au même concept d’écriture et de renverser simplement la dissymétrie qu’on a mise en question. Il s’agit de produire un nouveau concept d’écriture. On peut l’appeler gramme ou différance. Le jeu des différences suppose en effet des synthèses et des renvois qui interdisent qu’à aucun moment, en aucun sens, un élément simple soit présent en lui-même et ne renvoie qu’á lui-même. Que ce soit dans l’ordre du discours parlé ou du discours écrit, aucun élément ne peut fonctionner comme signe sans renvoyer à un autre élément qui lui-même n’est pas simplement présent. Cet enchaînement fait que chaque « élément »⎯phonème ou graphème⎯se constitue à partir de la trace en lui des autres éléments de la chaîne ou de système. Cet enchaînement, ce tissu, est le texte qui ne se produit que dans la transformation d’un autre texte. Rien, ni dans les éléments ni dans le système, n’est nulle part ni jamais simplement présent ou absent. Il n’y a, de part en part, que des différences et des traces de traces. Le gramme est alors le concept le plus général de la sémiologie⎯qui devient ainsi grammatologie⎯et il convient non seulement au champ de l’écriture au sens étroit et classique mais à celui de la linguistique. L’avantage de ce concept⎯pourvu qu’il soit entouré d’un certain contexte interprétatif car, non plus qu’aucun autre élément conceptuel, il ne signifie et ne se suffit à lui seul⎯, c’est qu’il neutralise au principe la propension phonologiste de « signe » et l’équilibre en fait par la libération de tout le champ scientifique de la « substance graphique » (histoire et système des écritures au-delà de l’aire occidentale) dont l’intérêt n’est pas moindre et qu’on a laissé jusqu’ici dans l’ombre ou dans l’indignité.

Les différences sont les effets de transformations et de ce point de vue le thème de la différance est incompatible avec le motif statique, synchronique, taxinomique, anhistorique, etc., du concept de structure. Mais il va de soi que ce motif n’est pas le seul à définir la structure et que la production des différences, la différance, n’est pas astructurale : elle produit des transformations systématiques et réglées pouvant, jusqu’à un certain point, donner lieu à une science structurale. Le concept de différance développe même les exigences principielles les plus légitimes de « structuralisme ».  39, 27-8

Puisqu’il n’y a pas de présence hors de et avant la différance sémiologique, on peut étendre au système des signes en général ce que Saussure dit de la langue : « La langue est nécessaire pour que la parole soit intelligible et produise tous ses effets ; mais celle-ci est nécessaire pour que la langue s’établisse ; historiquement, le fait de parole précède toujours ». 39-40, 28

Rien⎯aucun étant présent et in-différant⎯ne précède donc la différance et l’espacement. Il n’y a pas de sujet qui soit agent, auteur et maître de la différance et auquel celle-ci surviendrait éventuellement et empiriquement. La subjectivité⎯comme l’objectivité⎯est un effet de différance, un effet inscrit dans un système de différance. C’est pourquoi le a de la différance rappelle aussi que l’espacement est temporisation, détour, délai par lequel l’intuition, la perception, la consommation, en un mot le rapport au présent, la référence à une réalité présente, à un étant, sont toujours différés. Différés en raison même du principe de différence qui veut qu’un élément ne fonctionne et ne signifie, ne prenne ou ne donne « sens » qu’en renvoyant à un autre élément passé ou à venir, dans une économie des traces. Cet aspect économique de la différance, faisant intervenir un certain calcul⎯non conscient⎯dans un champ de forces, est inséparable de l’aspect étroitement sémiotique. Il confirme que le sujet, et d’abord le sujet conscient et parlant, dépend du système des différences et du mouvement de la différance, qu’il n’est pas présent ni surtout présent à soi avant la différance, qu’il ne s’y constitue qu’en se divisant, en s’espaçant, en « temporisant », en se différant ; et que, comme le disait Saussure, « la langue [qui ne consiste qu’en différences] n’est pas une fonction du sujet parlant ». 40-1, 28-9

Un tel sens [a layer of pure, pre-expressive meaning (Äusserung, Ausdruck)]⎯qui est alors, dans les deux cas, le sens phénoménologique et en dernier recours tout ce qui se donne originairement à la conscience dans l’intuition perceptive⎯ne serait donc pas d’entrée de jeu en position de signifiant, inscrit dans le tissu relationnel et différential qui en ferait déjà un renvoi, une trace, un gramme, un espacement. La métaphysique a toujours consisté, on pourrait le montrer, à vouloir arracher la présence du sens, sous ce nom ou sous un autre, à la différance ; et chaque fois qu’on prétend découper ou isoler rigoureusement une région ou une couche du sens pur ou du signifie pur, on fait le même geste. [This equal for Husserl and semiotics alike.] […] Le langage est déterminé comme expression⎯mise au dehors de l’intimité d’un dedans⎯et l’on retrouve ici toutes les difficultés et présuppositions dont nous parlions tout à l’heure à propos de Saussure. J’ai essayé d’indiquer ailleurs les conséquences qui lient toute la phénoménologie à ce privilège de l’expression, à l’exclusion de l’ « indication » hors de la sphère du langage pur (de la « logicité » du langage), au privilège nécessairement accordé à la voix, etc., et cela dès les Recherches logiques, dès ce remarquable projet de « grammaire pure logique » qui est beaucoup plus important et plus rigoureux, néanmoins, que tous les projets de « grammaire générale raisonnée » des 17e et 18e siècles français auxquels se réfèrent maintenant certains linguistes modernes. 44-5, 31-2

D’une part, l’expressivisme n’est jamais simplement dépassable, parce qu’il est impossible de réduire cet effet de différance qu’est la structure d’opposition simple dedans-dehors et cet effet du langage qui le pousse à se représenter lui-même comme re-présentation ex-pressive, traduction au dehors de ce qui était constitué au-dedans. La représentation du langage comme « expression » n’est pas un préjugé accidentel, c’est une sorte de leurre structurel, ce que Kant aurait appelé une illusion transcendantale. Celle-ci se modifie selon les langages, les époques, les cultures. Nul doute que la métaphysique occidentale en constitue une puissante systèmatisation, mais je crois que ce serait beaucoup et imprudemment s’avancer que de lui en réserver l’exclusivité. D’autre part, et inversement, je dirais que, si l’expressivisme n’est pas simplement et une fois pour toutes dépassable, l’expressivité est en fait toujours déjà dépassée, qu’on le veuille ou non, qu’on le sache ou non. Dans la mesure où ce qu’on appelle le « sens » (à « exprimer ») est déjà, de part en part, constitué d’un tissu de différences, dans la mesure où il y a déjà un texte, un réseau de renvois textes [textueis, it says in the book] à d’autres textes, une transformation textuelle dans laquelle chaque « terme » prétendûment « simple » est marqué par la trace d’un autre, l’intériorité présumée du sens est déjà travaillée par son propre dehors. Elle se porte toujours déjà hors de soi. Elle est déjà différante (se soi) avant tout acte d’expression. Et c’est à cette seule condition qu’elle peut constituer un syntagme ou un texte. C’est à cette seule condition qu’elle peut être « signifiante ». de ce point de vue, il ne faudrait peut-être pas se demander dans quelle mesure la non-expressivité serait signifiante. Seule la non-expressivité peut être signifiante parce qu’en toute rigueur, il n’y a de signification que s’il y a synthèse, syntagme, différance te texte. Et la notion de texte, pensée avec toutes ses implications, est incompatible avec la notion univoque d’expression. Bien sûr, quand on dit que seul le texte est signifiant, on a déjà transformé la valeur de signifiante et de signe. Car, si on entend le signe dans sa clôture classique la plus sévère, il faut dire le contraire : la signification est expression ; le texte, qui n’exprime rien, est insignifiant, etc. La grammatologie, comme science de la textualité, ne serait alors une « sémiologie » non-expressive qu’à la condition de transformer le concept de signe et de l’arracher à son expressivisme congénital.

La dernière partie de votre question est encore plus difficile. Il est clair que la réticence, voire la résistance opposée à la notation logico-mathématique a toujours été la signature du logocentrisme et du phonologisme en tant qu’ils ont dominé la métaphysique et les projets sémiologiques et linguistiques classiques. La critique de l’écriture mathématique non phonétique (par exemple du projet leibnizien de « caractéristique ») par Rousseau, Hegel, etc., se retrouve de manière non fortuite chez Saussure, chez qui elle va de pair avec la préférence déclarée pour les langages naturelles (cf. le Cours, p. 57). Une grammatologie qui romprait avec ce système de présuppositions devra donc, en effet, libérer la mathématisation du langage, prendre acte aussi de ce que « la pratique de la science n’a fait jamais cessé de contester l’impérialisme du Logos, par exemple en faisant appel, depuis toujours et de plus en plus, à l’écriture non-phonétique ». [note, De la grammatologie, p.12. (N. D. L. R.)] Tout ce qui a toujours lié le logos à la phonè s’est trouvé limité par la mathématique, dont le progrès est absolument solidaire de la pratique d’une inscription non-phonétique. Sur ce principe et sur cette tâche « grammatologiques », il n’y a, je crois, aucun doute possible. Mais l’extension des notations mathématiques, et en général de la formalisation de l’écriture, doit être très lente et très prudente, si du moins l’on veut qu’elle s’empare effectivement des domaines qui lui étaient jusqu’ici soustraits. Un travail critique sur les langages « naturelles » au moyen des langages « naturelles », toute un transformation interne des notations classiques, une pratique systématique des échanges entre les langues et les écritures « naturelles » devrait, me semble-t-il, préparer et accompagner une telle formalisation. Tâche infinie, car il sera toujours impossible, pour des raisons essentielles, de réduire absolument les langues naturelles et les notations non-mathématiques. Il faut se méfier aussi de la face « naïve » du formalisme et du mathématisme, dont l’une des fonctions secondaires a été, ne l’oublions pas, dans la métahphysique, celle de compléter et de confirmer la théologie logocentrique qu’ils pouvaient contester d’autre part. C’est ainsi que, chez Leibniz, le projet de caractéristique universelle, mathématique et non-phonétique, est inséparable d’une métaphysique du simple, et par là de l’existence de l’entendement divin, du logos divin.

Le progrès effectif de la notation mathématique va donc de pair avec la déconstruction de la métaphysique, avec le renouvellement profond de la mathématique elle-même et du concept de science dont elle a toujours été le modèle.

La mise en cause du signe étant une mise en cause de la scientificité, dans quelle mesure la grammatologie est-elle ou non une « science » ? Considérez-vous que certains travaux sémiotiques, et, si oui, lesquels, se rapprochent du projet grammatologique ?

⎯  La grammatologie doit déconstruire tout ce qui lie le concept et les normes de la scientificité à l’onto-théologie, au logocentrisme, au phonologisme. C’est un travail immense et interminable qui doit sans cesse éviter que la transgression du projet classique de la science ne retombe dans l’empirisme pré-scientifique. Cela suppose une sorte de double registre dans la pratique grammatologique : il faut à la fois aller au-delà du positivisme ou du scientisme métaphysiques et accentuer ce qui dans le travail effectif de la science contribue à la libérer des hypothèques métaphysiques qui pèsent sur sa définition et son mouvement depuis son origine. Il faut poursuivre et consolider ce qui, dans la pratique scientifique, a toujours déjà commencé à excéder la clôture logocentrique. C’est pourquoi il n’y a pas de réponse simple à la question de savoir si la grammatologie est une « science ». Je dirais d’un mot qu’elle inscrit de dé-limite la science ; elle doit faire librement et rigoureusement fonctionner dans sa propre écriture les normes de la science ; encore une fois, elle marque et en même temps desserre la limite qui clôture le champ de la scientificité classique.

Pour la même raison, il n’est pas de travail sémiotique scientifique qui ne serve la grammatologie. Et l’on pourra toujours retourner contre les présuppositions métaphysiques d’un discours sémiotique les motifs grammatologiques que la science y produit. C’est à partir du motif formaliste et différential présent dans le Cours de Saussure qu’on peut critiquer le psychologisme, le phonologisme, l’exclusion de l’écriture qui n’y sont pas moins présents. De même, dans la glossématique de Hjelmslev, la critique du psychologisme saussurien, la neutralisation des substances d’expression⎯et donc du phonologisme⎯, le « structuralisme », l’ « immanentisme », la critique de la métaphysique, la thématique de jeu, etc., si l’on en tirait toutes les conséquences, devraient exclure toute une conceptualité métaphysique naïvement utilisée (le couple expression/contenu dans la tradition du couple signifiant/signifié ; l’opposition forme/substance appliquée à chacun des deux termes précédents ; le « principe empirique », etc.). On peut dire a priori que dans toute proposition ou dans tout système de recherche sémiotique⎯et vous pourriez mieux que moi en citer des exemples plus actuels⎯des présuppositions métaphysiques cohabitent avec des motifs critiques. Et cela par le seul fait qu’elles habitent jusqu’à un certain point le même langage ou plutôt la même langue. La grammatologie serait sans doute moins une autre science, une nouvelle discipline chargée d’un nouveau contenu, que la pratique vigilante de ce partage textuel. [Such a split is visible in nature, Derrida’a demonstration, monstration, is to be followed up by my own demonstrations and monstrations here, when it comes to the geogrammography]

Positions

– entretien avec Jean-Louis Houdebine et Guy Scarpetta

Publié dans Promesse, nºs 30-31, automne et hiver 1971. Les notes de la rédaction sont reproduites.

Le « faisceau » que vous rappelez, c’est un foyer de croisement historique et systématique ; c’est surtout l’impossibilité structurelle de clore ce réseau, d’arrêter son tissage, d’en tracer une marge qui ne soit une nouvelle marque. Ne pouvant plus s’élever comme in maître-concept, barrant tout rapport au théologique, la différance se trouve prise dans un travail qu’elle entraîne à travers une chaîne d’autres « concepts », d’autres « mots », d’autres configurations textuelles. […] [gramme, réserve, entame, trace, espacement, blanc (sens blanc, sang blanc, sans blanc, cent blancs, semblant), supplément, pharmakon, marge-marque-marche, etc.)] Par définition, la liste n’a pas de clôture taxinomique ; encore moins constitue-t-elle un lexique. D’abord parce que ce ne sont pas des atomes mais plutôt des foyers de condensation économique, des lieux de passage obligés pour un très grand nombre de marques, des creusets un peu plus effervescents. Puis leur effets ne se retournent pas seulement sur eux-mêmes par une sorte d’auto-affection sans ouverture, ils se propagent en chaîne sur l’ensemble pratique et théoretique d’un texte, de façon chaque fois différente. […] S’il y avait une définition de la différance, ce serait justement la limite, l’interruption, la destruction de la relève hégélienne partout où elle opère. L’enjeu est ici énorme. 54-5, 40-1

Ce qui m’intéressait à ce moment-là, ce que j’essaie de poursuivre selon d’autres voies maintenant, c’est, en même temps qu’une « économie générale », une sorte de stratégie générale de la déconstruction. Celle-ci devrait éviter à la fois de neutraliser simplement les oppositions binaires de la métaphysique et de résider simplement, en le confirmant, dans le champ clos de ces oppositions.

Il faut donc avancer un double geste, selon une unité à la fois systématique et comme d’elle-même écartée, une écriture dédoublée, c’est-à-dire d’elle-même multipliée, ce que j’ai appelé, dans « La double séance », une double science : d’un part, traverser une phase de renversement. J’insiste beaucoup et sans cesse sur la nécessité de cette phase de renversement qu’on a peut-être trop vite cherché à discréditer. Faire droit à cette nécessité, c’est reconnaître que, dans une opposition philosophique classique, nous n’avons pas affaire à la coexistence pacifique d’un vis-à-vis, mais à une hiérarchie violente. Un des deux termes commande l’autre (axiologiquement, logiquement, etc.), occupe la hauteur. Déconstruire l’opposition, c’est d’abord, à un moment donné, renverser la hiérarchie. Négliger cette phase de renversement, c’est oublier la structure conflictuelle et subordonnante de l’opposition. C’est donc passer trop vite, sans garder aucune prose sur l’opposition antérieure, à une neutralisation qui, pratiquement, laisserait le champ antérieur en l’état, se priverait de tout moyen d’y intervenir effectivement. On sait quels ont toujours été les effets pratiques (en particulier politiques) des passages sautant immédiatement au-delà des oppositions, et des protestations dans la simple forme du ni/ni. Quand je dis que cette phase est nécessaire, le mot de phase n’est peut-être pas le plus rigoureux. Il ne s’agit pas ici d’une phase chronologique, d’un moment donné ou d’une page qu’on pourrait un jour tourner pour passer simplement á autre chose.  La nécessité de cette phase est structurelle et elle est donc celle d’une analyse interminable : la hiérarchie de l’opposition duelle se reconstitue toujours. A la différence des auteurs dont on sait que la mort n’attend pas les décès, le moment du renversement n’est jamais un temps mort.

Cela dit⎯et d’autre part⎯, s’en tenir à cette phase, c’est encore opérer sur le terrain et à l’intérieur du système déconstruits. Aussi faut-il, par cette écriture double, justement, stratifiée, décalée et décalante, marquer l’écart entre l’inversion qui met bas la hauteur, en déconstruit la généalogie sublimante ou idéalisante, et l’émergence irruptive d’un nouveau « concept », concept de ce qui ne se laisse plus, ne s’est jamais laissé comprendre dans le régime antérieur. Si cet écart, ce biface ou ce biphasage, ne peut pus être inscrit que dans une écriture bifide (et il vaut d’abord pour un nouveau concept d’écriture qui à la fois provoque un renversement de la hiérarchie parole/écriture, comme de tout son système attenant, et laisse détonner une écriture à l’intérieur même de la parole, désorganisant ainsi toute l’ordonnance reçue et envahissant tout le champ), il ne peut plus se marquer que dans un champ textuel que j’appellerai groupé : à la limite, il est impossible d’y faire le point ; un texte unilinéaire, une position ponctuelle, une opération signée d’un seul auteur sont par définition incapables de pratiquer cet écart. 57-8, 41-2

La différance doit signer (en un point de proximité presque absolue avec Hegel, comme j’ai souligné, je crois, dans cet exposé et ailleurs : tout se joue ici, et le plus décisif, dans ce que Husserl appelait des « nuances subtiles » ou Marx de la « micrologie ») le point de rupture avec le système de l’Aufhebung et de la dialectique spéculative. Cette conflictualité de la différance, qu’on ne peut appeler contradiction qu’à condition de la démarquer par un long travail de celle de Hegel, ne se laissant jamais totalement relever, elle marque ses effets dans ce que j’appelle le texte en général, dans un texte qui ne se tient pas dans le réduit du livre ou de la bibliothèque et ne se laisse jamais commander par un référend au sens classique, par une chose ou par un signifié transcendantal qui en réglerait tout le mouvement. 60-1, 44

Si on ne peut résumer la dissémination, la différance séminale, dans sa teneur conceptuelle, c’est que la force et la forme de sa disruption crèvent l’horizon sémantique. […] La dissémination, au contraire, pour produire un nombre non-fini d’effets sémantiques, ne se laisse reconduire ni à un présent d’origine simple […] ni à une présence eschatologique. Elle marque une multiplicité irréductible et générative. Le supplément et la turbulence d’un certain manque fracturent la limite du texte, interdisent sa formalisation exhaustive et clôturante ou du moins la taxinomie saturante de ses thèmes, de son signifié, de son vouloir-dire. 61-2, 45

« D’une certaine manière, « la pensée » ne veut rien dire ». [De la grammatologie, p. 142 (N. D. L. R.).] « La pensée » (guillemets : les mots « la pensée » et ce qu’on appelle « la pensée »), cela ne veut rien dire : c’est le vide substantifié d’une idéalité fort dérivée, l’effet d’une différance de forces, l’autonomie illusoire d’un discours ou d’une conscience dont on doit déconstruire l’hypostase, analyser la « causalité », etc. Premièrement. Deuxièmement, la phrase se lit ainsi : s’il y a de la pensée⎯il y en a et il est tout aussi suspect, pour des raisons critiques analogues, de récuser l’insistance de tout « pensée »⎯, ce qu’on continuera d’appeler la pensée et qui désignera par exemple la déconstruction du logocentrisme, cela ne veut rien dire, ne procède plus en dernière instance du « vouloir-dire ». Partout où elle opère, « la pensée » ne veut rien dire. 66-7, 49

Note 23 [32]: Dans ma réponse improvisée, j’avais oublié la question de Scarpetta nommait aussi l’historicisme. Bien entendu, la critique de l’historicisme sous toutes ses formes me paraît indispensable. Ce que j’ai d’abord appris cette critique chez Husserl (de La philosophie comme science rigoureuse à L’origine de la géométrie : cette critique vise toujours Hegel, soit directement, soit à travers Dilthey) qui, à ma connaissance, fut le premier à la formuler sous ce nom et du point de vue d’une exigence théorique et scientifique (mathématique surtout), paraît valoir dans son schéma argumentatif, même si en dernière analyse elle s’appuie sur une téléologie historique de la vérité au sujet de laquelle il faut relancer la question. Celle-ci deviendrait : peut-on critiquer l’historicisme au nom d’autre chose que la vérité et la science (valeur d’universalité, omnitemporalité, infinité de la vérité, etc.) ; et qu’en est-il de la science quand on a mis en question la valeur métaphysique de vérité, etc. ? Comment réinscrire les effets de science et de vérité ? Ce rappel sommaire pour faire remarquer qu’au cours de notre entretien le nom de Nietzsche n’a pas été prononcé. Est-ce par hasard ? Sur ce dont nous parlons en ce moment précis, comme sur tout la reste, c’est pour moi, vous le savez, une référence très importante. Enfin, il va de soi qu’il ne s’agit en aucun cas de tenir un discours contre la vérité ou contre la science (c’est impossible et absurde, comme toute accusation échauffée à ce sujet). Et quand on analyse systématiquement la valeur de vérité comme homoiosis ou adaequatio, comme certitude du cogito (Descartes, Husserl), ou comme certitude opposée à la vérité dans l’horizon du savoir absolu (Phénoménologie de l’esprit) ou enfin comme aletheia, dévoilement ou présence (répétition heideggerienne), ce n’est pas pour en revenir naïvement à un empirisme relativiste ou sceptique (cf. notamment De la grammatologie, p. 232, « La différance », Théorie d’ensemble, p. 45 [Marges…, p. 7]. Je répéterai donc, laissant à cette proposition et à la forme de ce verbe tous leurs pouvoirs disséminatuers : il faut la vérité. A ceux qui (se) mystifient pour l’avoir facilement à la bouche ou à la boutonnière. C’est la loi. Paraphrasant Freud, qui le dit du pénis présent/absent (mais c’est la même chose), il faut reconnaître dans la vérité (le prototype normal du fétiche ». Comment s’en passer ?) 79-80, 104-5

Cela dit, pas plus pour le concept d’histoire [science] que pour n’importe quel autre, on ne peut opérer une mutation simple et instantanée, voire rayer un nom du vocabulaire. Il faut élaborer une stratégie du travail textuel qui à chaque instant emprunte un vieux mot à la philosophie pour l’en démarquer aussitôt. C’est à cela que je faisais allusion tout à l’heure en parlant de double geste ou de double stratification. Il faut d’une part renverser le concept traditionnel d’historie et en même temps marquer l’écart, veiller à ce qu’il ne puisse pas être, en raison du renversement et pas simple fait de conceptualisation, réapproprié. Il faut produire une nouvelle conceptualisation, certes, mais en se rendant bien compte que la conceptualisation elle-même, et à elle seule, peut réintroduire ce qu’on voudrait « critiquer ». C’est pourquoi ce travail ne peut être un travail purement « théorique » ou « conceptuel » ou « discursif », je veux dire celui d’un discours tout entier réglé par l’essence, le sens, la vérité, le vouloir-dire, la conscience, l’idéalité, etc. Ce que j’appelle texte est aussi ce qui inscrit et déborde « pratiquement » les limites d’un tel discours. Il y a un tel texte général partout où (c’est-à-dire partout) ce discours et son ordre (essence, sens, vérité, vouloir-dire, conscience, idéalité, etc.) sont débordés, c’est-à-dire où leur instance est remise en position de marque dans une chaîne dont c’est structurellement son illusion que de vouloir et de croire la commander. Ce texte général, bien sûr, ne se limite pas, comme on l’aura(it) vite compris, aux écrits sur la page. Son écriture n’a d’ailleurs pas de limite extérieure, que celle d’une certaine re-marque. L’écriture sur la page, puis la « littérature », sont des types déterminés de cette re-marque. Il faut les interroger dans leur spécificité de leur « histoire », et dans leur articulation avec les autres champs « historiques » du texte général. 81-2, 59-60

Ce n’est pas toujours dans le texte matérialiste (y a-t-il quelque chose de tel, le texte matérialiste ?), ni dans tout texte matérialiste, que le concept de matière a été défini comme dehors absolu ou hétérogénéité radicale. Je ne suis même pas sûr qu’il puisse y avoir un « concept » du dehors absolu. Si je me suis peu servi du mot « matière », ce n’est pas, vous le savez, par une méfiance de type idéaliste ou spiritualiste. C’est que, dans la logique ou la phase du renversement, on a trop vu ce concept réinvesti de valeurs « logocentriques », associées à celles de chose, de réalité, de présence en général, présence sensible par exemple, de plénitude substantielle, de contenu, de référend, etc. Le réalisme ou le sensualisme, l’ »empirisme », sont des modifications du logocentrisme (j’ai beaucoup insisté sur le fait que l’ « écriture » ou le « texte » ne se réduisaient pas non plus á la présence sensible ou visible du graphique ou du « littéral »). Bref, le signifiant « matière » ne me paraît problématique qu’au moment où sa réinscription n’éviterait pas d’en faire un nouveau principe fondamental, où, par une régression théorique, on le reconstituerait en « signifié transcendantal ». Le signifié transcendantal n’est pas seulement le recours de l’idéalisme au sens étroit. Il peut toujours venir rassurer un matérialisme métaphysique. Il devient alors un référend ultime, selon la logique classique impliquée par cette valeur de référend, ou une « réalité objective » absolument « antérieure » à tout travail de la marque, un contenu sémantique ou une forme de présence garantissant du dehors le mouvement du texte général […]. C’est pourquoi je ne dirai du concept de matière ni qu’il est un concept en soi métaphysique ni qu’il est un concept en soi non-métaphysique. Cela dépendra du travail auquel il donne lieu, et vous savez que j’ai sans cesse insisté, à propos de l’extériorité non-idéale de l’écriture, du gramme de la trace, du texte, etc., sur la nécessité de ne jamais les séparer du travail, valeur elle-même à repenser hors de son appartenance hégélienne. Ce qui s’annonce ici, comme j’ai essayé de l’indiquer dans « La double séance » (double science, double sens, double scène) c’est encore l’opération de double marque ou de re-marque. Le concept de matière doit être marqué deux fois (les autres aussi) : dans le champ déconstruit, c’est la phase de renversement, et dans le texte déconstruisant, hors des oppositions dans lesquelles il a été pris (matière/esprit, matière/idéalité, matière/forme, etc.). Par le jeu de cet écart entre les deux marques, on pourra opérer à la fois une déconstruction de renversement et une déconstruction de déplacement positif, de transgression.

Rigoureusement réinscrite dans l’économie générale (Bataille) et dans la double écriture dont nous parlions tout à l’heure, l’instance sur la matière comme dehors absolu de l’opposition, l’insistance matérialiste (en contact avec ce que le « matérialisme » a représenté comme force de résistance dans l’histoire de la philosophie) me paraît nécessaire. Elle l’est inégalement selon les lieux, les situations stratégiques, les points d’avancée pratique et théorique. Dans un champ très déterminé de la situation la plus actuelle, il me semble qu’elle peut avoir pour fonction d’éviter que la généralisation nécessaire du concept de texte, son extension sans limite simplement extérieure (qui suppose aussi cette traversée de l’opposition métaphysique) n’aboutisse, sous l’effet d’intérêts très précis, de forces réactives motivées à égarer le travail dans la confusion, n’aboutisse, donc, à la définition d’une nouvelle intériorité à soi, d’un nouvel « idéalisme », si vous voulez, du texte. Il faut éviter en effet que la critique indispensable d’un certain rapport naïf au signifié ou au référend, au sens ou à la chose, ne se fixe en une suspension, voire une suppression pure et simple du sens et de la référence. Je crois avoir pris des précautions à cet égard, dans les propositions que j’ai avancées. Mais il est vrai, les preuves n’en manquent pas, que cela n’est jamais suffisant. Ce dont nous avons besoin, c’est de déterminer autrement, selon un système différentiel, les effets d’idéalité, de signification, de sens et de référence. (Il faudrait aussi réserver une analyse systématique à ce mot « effet » dont l’usage est si fréquent aujourd’hui, ce qui n’est pas insignifiant, et au nouveau concept qu’il marque de façon encore assez indécise. L’occurrence s’en multiplie en raison même de cette indétermination active. Un concept en train de se constituer produit d’abord une sorte d’effervescence localisable dans le travail de nomination. Ce « nouveau » concept d’effet emprunte ses traits à la fois à l’opposition cause/effet et à l’opposition essence/apparence (effet, reflet) sans néanmoins s’y réduire. C’est cette frange d’irreductibilité qu’il faudrait analyser).

Bien entendu, à reconsidérer le problème du sens et de la référence, il faut redoubler de prudence. La « dialectique » du même et de l’autre, de dehors et du dedans, de l’homogène et de l’hétérogène, est, vous le savez, des plus retorses. Le dehors peut toujours redevenir un « objet »dans la polarité sujet/objet, ou la « réalité » rassurante du hors-texte, et il y a parfois un « dedans » aussi inquiétant que le dehors peut être apaisant. Il ne faut pas, dans la lancée de la critique de l’intériorité et de la subjectivité, le méconnaître. Nous sommes là dans une logique extrêmement complexe. La parole improvisée de l’entretien ne peut se substituer au travail textuel. 88-91, 64-7

J’ai essayé de décrire et d’expliquer comment [how] l’écriture comportait structuralement (comptait-décomptait) en elle-même son procès d’effacement et d’annulation, tout en marquant le reste de cet effacement, selon une logique très difficile à résumer ici. Je dirais que j’ai essayé de le faire de plus en plus, selon une règle de complexité, de généralisation ou d’accumulation croissantes, ce qui n’a pas manqué de provoquer, à propos des dernières publications que vous rappeliez, résistances ou fins de non-recevoir de la part des lecteurs les mieux prévenus. […] Il [le « double registre »] reste que cela ne s’est pas donné d’abord dans le champ dit « littéraire », mais prenait appui sur des textes appartenant d’une certaine manière à l’ « histoire de la philosophie ». Ce qui m’a poussé dans cette voie, c’est la conviction que, si l’on n’élabore pas une stratégie générale, théorique et systématique, de la déconstruction philosophique, les irruptions textuelles risquent toujours de retomber en cours de route dans l’excès ou l’essai empiriste et, parfois simultanément, dans la classicité métaphysique. 92-3, 68-9

Ces textes [Artaud, Bataille, Mallarmé, Sollers] opèrent, dans leur mouvement même, la manifestation et la déconstruction pratique de la représentation qu’on se faisait de la littérature, étant bien entendu que, bien avec ces textes « modernes », une certaine pratique « littéraire » pouvait avoir travaillé contre ce modèle, contre cette représentation. Mais c’est à partir de ces derniers textes, à partir de la configuration générale qui s’y remarque, qu’on peut mieux relire, sans téléologie rétrospective, la loi des fissures antérieures.

Certains textes, donc, et parmi eux, ceux auxquels vous venez de faire allusion, m’ont paru marquer et organiser une structure de résistance à la conceptualité philosophique qui aurait prétendu les dominer, les comprendre, soit directement, soit au travers des catégories dérivées de ce fonds philosophique, celles de l’esthétique, de la rhétorique ou de la critique traditionnelles. Par exemple les valeurs de sens ou de contenu, de forme ou de signifiant, de métaphore/métonymie, de vérité, de représentation, etc. [then the « nature texts » cannot be accounted for either] 93-4, 69-70

Avec toutes les réserves qu’impose cette distinction classique du nom et du concept, on pourrait commencer à décrire cette opération : compte tenu du fait qu’un nom ne nomme pas la simplicité ponctuelle d’un concept mais un système de prédicats définissant un concept, une structure conceptuelle centrée sur tel ou tel prédicat, on procède : 1. au prélèvement d’un trait prédicatif réduit, tenu en réserve, limité dans une structure conceptuelle donnée (limité pour des motivations et des rapports de force à analyser), nommée X ; 2. à la dé-limitation, à la greffe et à l’extension réglée de ce prédicat prélevé, le nom X étant maintenu à titre de levier d’intervention et pour garder une prise sur l’organisation antérieure qu’il s’agit de transformer effectivement. Donc, prélèvement, greffe, extension : vous savez que c’est ce que j’appelle, selon le processus que je viens de décrire, l’écriture. 96, 71

En effet, ces deux concepts [altérité et espacement] ne signifient pas exactement la même chose ; cela dit, je crois qu’ils sont absolument indissociables. […] L’espacement ne désigne rien, rien que soit, aucune présence à distance ; c’est l’index d’un dehors irréductible, et en même temps d’un mouvement, d’un déplacement qui indique une altérité irréductible. Je ne vois pas comment on pourrait dissocier ces deux concepts d’espacement et d’altérité. […] Il est évident que le concept d’espacement, à lui seul, ne peut rendre compte de rien, pas plus qu’aucun autre concept. Il ne peut rendre compte des différences⎯des différents⎯entre lesquels s’ouvre l’espacement qui cependant les délimite. Mais ce serait accorder une fonction théologique à ce concept que d’attendre de lui un principe explicatif de tous les espaces déterminés, de tous les différents. L’espacement opère certes, dans tous les champs, mais justement en tant que champs différents. Et son opération y est chaque fois différente, autrement articulée.

Quant au recours que je fais parfois au concept de signifiant, il est aussi délibérément équivoque. Double inscription encore. (L’entame de la déconstruction, qui n’est pas une décision volontaire ou un commencement absolu, n’a pas lieu n’importe où, ni dans un ailleurs absolu. Entame, justement, elle s’enlève selon des lignes de forces et des forces de rupture localisables dans le discours à déconstruire. La détermination topique et technique des lieux et des opérateurs les plus nécessaires (amorces, prises, leviers, etc.) dans une situation donnée dépend d’une analyse historique. Celle-ci se fait dans le mouvement général du champ, elle n’est jamais épuisée par le calcul conscient d’un « sujet »). D’une part, le signifiant est un levier positif : je définis ainsi l’écriture comme l’impossibilité pour une chaîne de s’arrêter sur un signifié que ne la relance pour s’être déjà mis en position de substitution signifiante. Dans cette phase de renversement, on oppose, par instance, le pôle du signifiant à l’autorité dominante du signifié. Mais ce renversement nécessaire est aussi insuffisant, je n’y reviens pas. J’ai donc régulièrement marqué le tour par lequel le mot « signifiant » nous reconduisant ou nous retenait dans le cercle logocentrique. 107-10, 81-2

Maintenant, quelle peut être l’ « efficace » de tout ce travail, de toute cette pratique déconstructive sur « la scène idéologique actuelle » ? Je ne peux faire ici qu’une réponse de principe et marquer un point. Ce travail semble prendre son point de départ dans des champs limités, définis comme champs de l’ « idéologie » (la philosophie, la science, la littérature, etc.). Il semble donc qu’il n’y ait pas lieu d’en attendre une efficacité historique démesurée, une efficacité immédiatement générale. L’efficacité, pour être certaine, n’en reste pas moins limitée, relayée, articulée, différée selon des réseaux complexes. Mais, inversement, ce qui est peut-être en train d’être reconsidéré, c’est la forme de clôture qu’on appelait « idéologie » (concept sans doute à analyser dans sa fonction, son histoire, sa provenance, ses transformations), la forme des rapports entre un concept transformé de l’ « idéologique ». Si ce qui est en question dans ce travail, c’est une nouvelle définition du rapport d’un texte déterminé ou d’une chaîne signifiante à son dehors, à ses effets de référence, etc. (plus haut), à la « réalité » (l’histoire, la lutte des classes, les rapports de productions, etc.), nous ne pouvons plus nous contenter des délimitations anciennes ni même du concept ancien de délimitation régionale. Ce qui se produit dans l’ébranlement actuel,

 

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