La dissémination

La dissémination

(Excerpt)

Cette structure de la double marque (pris—emprunté et entfermé—dans un couple d’opposition, un terme garde son vieux nom pour détruire l’opposition à laquelle il n’appartient plus tout à fait, à laquelle il n’aura d’ailleurs jamais cédé, l’histoire de cette opposition étant celle d’un lutte incessante et hiérarchisante) travaille tout le champ dans lequel se déplacement ces textes-ci. Elle y est aussi travaillée: la régle selon laquelle chaque concept reçoit nécessairement deux marques semblabes—répétition sans identité—l’une à l’intérieur, l’autre à l’extérieur du sustéme déconstruit, doit donner lieu à une double lecture et à une double écriture. Cela apparaîtra en son temps: à une double science.

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La dissémination

Éditions du Seuil, 1872 (cet ouvrage est publié dans la collection Tel Quel dirigée par Philippe Sollers)

Hors livre

Préfaces

Cette structure de la double marque (pris⎯emprunté et entfermé⎯dans un couple d’opposition, un terme garde son vieux nom pour détruire l’opposition à laquelle il n’appartient plus tout à fait, à laquelle il n’aura d’ailleurs jamais cédé, l’histoire de cette opposition étant celle d’un lutte incessante et hiérarchisante) travaille tout le champ dans lequel se déplacement ces textes-ci. Elle y est aussi travaillée : la régle selon laquelle chaque concept reçoit nécessairement deux marques semblables⎯répétition sans identité⎯l’une à l’intérieur, l’autre à l’extérieur du système déconstruit, doit donner lieu à une double lecture et à une double écriture. Cela apparaîtra en son temps : à une double science.

Aucun concept, aucun nom, aucun signifiant n’y échappe. On essaiera de déterminer la loi qui contraint (par exemple et compte tenu d’une refonte théorique générale réarticulant depuis peu les champs de la philosophie, de la science, de la littérature, etc.) à nommer « écriture » ce qui critique, déconstruit, force l’opposition traditionnelle et hiérarchisée de l’écriture à la parole, de l’écriture au système (idéaliste, spiritualiste, phonocentriste : d’abord logocentrique) de tous ses autres ; à nommer « travail » ou « pratique » ce qui désorganise l’opposition philosophique praxis / theoria et ne se laisse plus relever selon le procès de la négativité hegelienne ; à nommer « inconscient » ce qui n’aura jamais été le négatif symétrique ou le réservoir potentiel de la « conscience » ; à nommer « matière » ce dehors des oppositions classiques qui, pourvu que l’on tienne compte d’un acquis théorique et d’une déconstruction philosophique d’il n’y a guère, ne devrait plus avoir de forme rassurante : ne celle d’un référent (du moins conçu comme chose ou cause réelles, antérieures et extérieures au système de la textualité générale), ni celle de la présence sous aucun de ses modes (sens, essence, existence⎯objective ou subjective⎯forme, c’est-a-dire apparaître, contenu, substance, etc., présence sensible ou présence intelligible) ni celle d’un principe, fondamental ou totalisant, voire d’une instance dernière : bref, tout se hors-texte qui arrêterait la concaténation de l’écriture (de ce mouvement) qui place tout signifié en situation de trace différentielle) et pour lequel j’avais proposé le concept de « signifié transcendantal ». « Différance » désignait aussi, dans le même champ problématique cette économie⎯de guerre⎯qui met en rapport l’altérite radicale ou l’extériorité absolue du dehors avec le champ clos, agonistique et hiérarchisant des oppositions philosophiques, des « différents » ou de la « différence ». [Note 1 : Cf. « La différance », in Théorie d’ensemble, coll. « Tel Quel », 1968, p. 58 sq.] Mouvement économique de la trace impliquant à la fois sa marque et son effacement⎯la marge de son impossibilité⎯selon un rapport qu’aucune dialectique spéculative du même et de l’autre ne pourrait maîtriser pour cela même qu’elle demeure une opération de maitrise. [Cf. « De l’économie restreinte à l’économie générale », in l’Écriture et la différence, coll. Tel Quel », 1967.]

10-11

[concerning the concepts of intervention and paleonymy, and the conceptual operation of reversal/displacement (the withdrawal of a predicate, the adherence of a name, the process of grafting, extending, and reorganization) see Positions, but from here then :]

Ces  deux opérations doivent donc être conduites dans une sorte de simul déconcertant, dans un mouvement d’ensemble, mouvement cohérent, certes, mais divisé, différencié et stratifié. L’écart entre les deux opérations doit rester ouvert, se laisser sans cesse marquer et remarquer. C’est assez dire l’hétérogénéité nécessaire de chaque texte participant à cette opération et l’impossibilité de résumer l’ecart en un seul point, voire sous un seul nom. Les valeurs de responsabilité ou d’individualité ne peuvent plus dominer ici : c’est le premier effet de la dissémination.

12

Si la préface paraît aujourd’hui inadmissible, c’est au contraire parce qu’aucun en-tête ne permet plus à l’anticipation et à la récapitulation de se rejoindre et de passer l’une dans l’autre. Perdre la tête, ne plus savoir où donner de la tête, tel est peut-être l’effet de la dissémination. S’il est aujourd’hui dérisoire de tenter une préface qui en soit une, c’est parce que nous savons la saturation sémantique impossible, et que la précipitation signifiante introduit un débord (« partie de la doublure qui excède l’étoffe », Littré) immaîtrisable, que l’après-coup sémantique ne se retourne plus dans une anticipation téléologique et dans l’ordre apaisant du futur antérieur, que l’écart entre la « forme » vide et le plein du « sens » est structurellement sans recours et qu’un formalisme enfin, aussi bien qu’un thématisme, sont impuissants à dominer cette structure. Ils la manquent à vouloir la dominer. La généralisation du grammatique ou du textuel tient à la disparition, ou plutôt à la réinscription de l’horizon sémantique, même et surtout quand il comprend la différence ou la pluralité. A s’écarter de la polysémie, plus et moins qu’elle, la dissémination interrompt la circulation qui transforme en origine un après-coup du sens.

27

Autre pratique des nombres, la dissémination remet en scène une pharmacie où l’on ne peut plus compter ni par un, ni par deux, ni par trois, tout commençant par la dyade. L’opposition duelle (remède / poison, bien / mal, intelligible / sensible, haut / bas, esprit / matière, vie / mort, dedans / dehors, parole / écriture, etc.) organise un champ conflictuel et hiérarchisé qui ne se laisse ni réduire à l’unité, ni dériver d’une simplicité première, ni relever ou intériorise dialectiquement dans un troisième terme. Le « trois » ne donnera plus l’idéalité de la solution spéculative mais l’effet d’une re-marque stratégique référant, par phase et simulacre, le nom de l’un des deux termes au dehors absolu de l’opposition, à cette altérité absolue qui fut marquée⎯une fois de plus⎯dans l’exposé de la différance. Deux / quatre, et la « clôture de la métaphysique » n’a plus, n’a jamais eu la forme d’une ligne circulaire entourant un champ, une culture finie d’oppositions binaires, mais la figure d’un tout autre partage. La dissémination déplace le trois de l’onto-théologie selon l’angle d’un certain re-ploiment. Crise du versus : ces marques ne se laissent plus résumer  ou « decider » dans le deux de l’opposition binaire ni relever dans le trois de la dialectique spéculative (par exemple « différance », « gramme », « trace », « entame », « dé-limitation », « pharmakon », « supplément », « hymen », « marque-marche-marge », et quelques autres, puisque le mouvement de ces marques se transmet à toute l’écriture et ne peut donc se clore en une taxonomie finie, encore moins dans un lexique en tant que tel) parce qu’elles ne se laissent en aucun point épingler par le concept ou la teneur d’un signifié. Elles y « ajoutant » le plus ou le mons d’un quatrième terme. « Bien qu’il ne soit qu’un triangle ouvert en sa face quatrième, le carré écarté desserre l’obsidionalité du triangle et du cercle qui de leur rythme ternaire (Edipe,, Trinité, Dialectique) ont gouverné la métaphysique. Il la desserre, c’est-à-dire qu’il les dé-limite, les réinscrit, les récite. » L’écriture de tel récit n’appartient ni au dedans ni au dehors du triangle, ce dont on n’a pas fini de mesurer les conséquences.

32

La dissémination ouvre, sans fin, cet accroc de l’écriture qui ne se laisse plus recoudre, le lieu où ni le sens, fût-il pluriel, ni aucune forme de présence n’agraphe plus la trace. La dissémination traite ⎯sur lit⎯le point où le mouvement de la signification viendrait régulièrement lier le jeu de la trace en produisant ainsi l’histoire. Saute la sécurité de ce point arrêté au nom de la loi. C’est⎯du moins⎯au risque de ce faire sauter que s’entamait la dissémination. Et le détour d’une écriture dont on ne revient pas.

33

Avancer qu’il n’y a pas de hors-texte absolu, ce n’est pas postuler une immanence idéale, la reconstitution incessante d’un rapport à soi de l’écriture. Il ne s’agit plus de l’opération idéaliste et théologique qui, à la maniére hegelienne, suspend et relève le dehors du discours, du logos, du concept, de l’idée. Le texte affirme le dehors, marque la limite de cette opération spéculative, déconstruit et réduit à des « effets » tous les prédicats par lesquels la spéculation s’approprie le dehors. S’il n’y a rien hors du texte, cela implique, avec la transformation du concept de texte en général, que celui-ci ne soit plus le dedans calfeutré d’une intériorité ou d’une identité à soi (encore que le motif du «  dehors à tout prix » puisse parfois jouer un rôle rassurant : un certain dedans peut être terrible) mais une autre mise en place des effets d’ouverture et de fermeture.

[The new realism obtained in this statement⎯and its likes⎯is astonishing, particularily when related to ecohistory.]

42

On ne peut plus éluder la question du pro-gramme génétique ou de la préface textuelle. Ce qui ne veut pas dire qu’en fin de compte Novalis ne regainera pas la semence dans le logos spermatikos de la philosophie. [note 35] La post-face et la préface seront alors redevenues des moments bibliques.

Note 35 :

C’est pourquoi la philosophie de la semence conçue comme enrichissement dans le retour à soi [Novalis’ l’Encyclopédie, tr. Fr. M. de Gandillac, éd. De Minuit, 1966, p. 65 : « La philosophie est proprement nostalgie⎯aspiration à être partout chez sui ».] est toujours substantialiste, tributaire aussi d’un métamorphisme romantique et d’un mythe de la profondeur sémantique, de cette idéologie que Bachelard analyse (quand il n’y céde pas lui-même), par exemple dans la Formation de l’esprit scientifique, à propos de sperme et de l’or. (Différance séminale :  pas seulement la semence, l’œuf). Le traitement auquel ils sont soumis dans la dissémination devrait rompre avec tout panspermisme mythologique et toute métallurgie alchimique. Il s’agit au contraire d’amorcer une articulation avec le mouvement de la science génétique et avec le mouvement génétique de la science, partout où celle-ci doit compter, plus que métaphoriquement, avec les problèmes de l’écriture et de la différence, avec la différence séminale (cf. De la grammatologie, p. 19).

58

Bible donc, comme espace tabulaire mais aussi comme raison séminale s’expliquant elle-même, ambitieuse de rendre un compte sans reste de sa production génétique, de son ordre et de son mode d’emploi. (La dissémination s’explique aussi (« Le dispositif s’explique ») mais tout autrement. Hétérogénéité, extériorité absolue de la semence, la différance séminale se constitue en programme mais en programme non formalisable. Pour des raisons formalisables. L’infinité de son code, sa rapture, donc, n’a pas la forme saturée de la présence à soi dans le cercle encyclopédique. Elle tient, si l’on peut dire, à la chute incessante d’un supplément de code. Le formalisme n’échoue plus devant une richesse empirique mais devant une queue. Dont le se-mordre n’est ni spéculaire ni symbolique.)

60

Le livre vient s’ajouter à elle (supplément additif que traduit la conjonction et) mais par cette addition il doit aussi la compléter, accomplir son essence (supplément complémentaire et vicariant annoncé par la copule est). La clôture de la bibliothèque s’articule et tourne sur ce gond : la logique ou plutôt la graphique du supplément.

61

leap back :

La question s’y agite précisément de la présentation.

Si la forme du livre est désormais soumise, comme on sait, à une turbulence générale, si elle paraît moins naturelle, et son historie moins transparente que jamais, si l’on ne peut y toucher sans toucher à tout, elle ne saurait plus régler⎯ici par exemple⎯tels procès d’écriture qui, à l’interroger pratiquement, doivent aussi la démonter.

9

forth again :

Avec le surgissement d’un livre qui, même s’il double la nature, s’ajoute à elle dans cette duplication de simulacre, s’entame un texte de science ou de littérature qui excède le toujours-déjà-constitué du sens et de la vérité dans l’espace théo-logico-encyclopédique, de l’auto-fécondation sans limen. La dissémination, sollicitant la physis comme mimesis, remet la philosophie en scène et son livre en jeu.

L’excès aventureux d’une écriture qui n’est plus dirigée par un savoir ne s’abandonne pas à l’improvisation. Le hasard ou le coup de dés qui « ouvrent » un tel texte ne contredisent pas la nécessité rigoureuse de son agencement formel. Le jeu est ici l’unité du hasard et de la règle, du programme et de son reste ou de son surplus. Ce jeu ne s’appellera encore littérature ou livre qu’en exhibant la face négative et athée (phase insuffisante mais indispensable du renversement), la clause finale du même projet qui se tient désormais sur la tranche du livre fermé, accomplissement rêvé et conflagration accomplie. Telles les notes programmatiques en vue du Livre de Mallarmé. Le lecteur doit savoir dès ce manifeste maintenant qu’elles feront l’objet du présent traité.

Reconnaître la plénitude et l’identité à soi de la nature : « Nous savons, captifs d’une formule absolue que, certes, n’est que ce qui est. […] La Nature a lieu, on n’y ajoutera pas. » Si l’on se tenait à cette captivité de formule et de savoir absolu, on ne pourrait rien penser qui s’ajoutât au tout, fùt-ce pour l’accomplir ou le penser comme tel, et pas même son image ou son double mimétique, qui ferait encore partie du tout dans le grand livre naturel.

Mais si la formule de ce savoir absolu se laisse penser, mettre en question, le tout s’agit alors d’une « partie » plus grande que lui, étrange soustraction d’une remarque dont la dissémination porte théorie et qui le constitue en nécessité comme effet de totalité.

62-3

[accomplishment, fulfillment operates a shift in Novalis encyclopedic complement :]

Sans doute la littérature vise-t-elle aussi, en apparence, à remplir un manque (un trou) dans un tout qui par essence ne devrait pas se manque (à) lui-même. Mais elle est aussi l’exception dans le tout : à la fois l’exception dans le tout, le manque à soi dans le tout, et l’exception de tout, ce qui existe seul, sans rien d’autre, à l’exception de tout. Pièce qui, dans et hors le tout, marque le tout autre, l’autre incommensurable au tout.

Ce qui coupe court à la littérature : elle n’existe pas, puisqu’il n’y a rien hors du tout. Elle existe puisqu’il y a une « exception de tout », un hors du tout, à savoir une sorte de soustraction sans manque. Et puisqu’elle existe, seule, le tout n’est rien, le rien est tout (« rien n’était en effet plus réel »).  Ce rien en plus, ce plus en moins ouvre l’ordre du sens (de ce qui est), fût-il polysémique, à la loi déconcertante de la dissémination. Il donne lieu, depuis le protocole de la pratique « littéraire », à une nouvelle problématique de l’être et du sens.

L’au-delà du tout, autre nom du texte en tant qu’il résiste à toute ontologie, de quelque manière qu’elle détermine l’étant dans son être et dans sa présence, n’est pas un primum movens. Il imprime pourtant au tout, depuis le « dedans » du système où il marque ses effets de colonne vide et inscrite, un mouvement de fiction.

Il rythme et la plaisir et la répétition selon une coupe multiple.

64-5

La pharmacie de Platon

Première version publiée dans Tel Quel (n08 32 et 33), 1968

Kolaphos : coup sur la joue, soufflet… (kolaptô).

Kolaptô : 1. entamer, particul. en parl. d’oiseaux,

becqueter, d’où ouvrir en déchiquetant à coups

de bec… par anal. en parlant du cheval qui frappe le sol

de son sabot. 2. P. suite, entailler, graver : gramma eis

aigeiron, [peuplier] Anth. 9, 341, ou kata phloiou

[écorce], Call. fr. 101, une inscription sur un peu-

plier ou sur une écorce (R. Klaph ; cf. R. Gluph,

creuser, gratter).

Un texte n’est un texte que s’il cache au premier regard, au premier venu, la loi de sa composition et la règle de son jeu. Un texte reste d’ailleurs toujours imperceptible. La loi et la règle ne s’abritent pas dans l’inaccessible d’un secret, simplement elles ne se livrent jamais, au présent, à rien qu’on puisse rigoureusement nommer une perception.

Au risque toujours et par essence de se perdre ainsi définitivement. Qui saura jamais telle disparition ?

La dissimulation de la texture peut en tout cas mettre des siècles à défaire sa toile. La toile enveloppant la toile. Des siècles à défaire la toile. La reconstituante aussi comme un organisme. Régénérant indéfiniment son propre tissu derrière la trace coupante, la décision de chaque lecture. Réservant toujours une surprise à l’anatomie ou à la physiologie d’une critique qui croirait en maîtriser le jeu, en surveiller à la fois tous les fils, se leurrant aussi à vouloir regarder le texte sans y toucher, sans mettre la main à l’ « objet », sans se risquer à y ajouter, unique chance d’entrer dans le jeu en s’y prenant les doigts, quelque nouveau fil. Ajouter n’est pas ici autre chose que donner à lire. Il faut s’arranger pour penser cela : qu’il ne s’agit pas de broder, sauf à considérer que savoir broder c’est encore s’entendre à suivre le fil donné. C’est-à-dire, si l’on veut bien nous suivre, caché. S’il y a une unité de la lecture et de l’écriture, comme en le pense facilement aujourd’hui, si la lecture est l’écriture, cette unité ne désigne ni la confusion indifférenciée ni l’identité de tout repos : le est qui accouple la lecture à l’écriture doit en découdre.

Il faudrait donc, d’un seul geste, mais dédoublé, lire et écrire. Et celui-là n’aurait rien compris au jeu qui se sentirait du coup autorisé à en rajouter, c’est-à-dire à ajouter n’importe quoi. Il n’ajouterait rien, la couture ne tiendrait pas. Réciproquement ne lirait même pas celui que la « prudence méthodologique », les « normes de l’objectivité » et les « garde-fous du savoir » retiendraient d’y mettre du sien. Même niaiserie, même stérilité du « pas sérieux » et du « sérieux ». le supplément de lecture ou d’écriture doit être rigoureusement prescrit mais par la nécessité d’un jeu, signe auquel il faut accorder le système de tous ses pouvoirs.

72-3

Le pharmakon serait une substance, avec tout ce que ce mot pourra connoter, en fait de matière aux vertus occultes, de profondeur cryptée refusant son ambivalence à l’analyse, préparant déjà l’espace de l’alchimie, si nous ne devions en venir plus loin à la reconnaître comme l’anti-substance elle-même : ce qui résiste à tout philosophème, l’excédant indéfiniment comme non-identité, non-essence, non-substance, et loi fournissant par là même l’inépuisable adversité de son fonds et de son absence de fond.

Opérant par séduction, le pharmakon fait sortir des voies et des lois générales, naturelles ou habituelles. Ici, il fait sortir Socrate de son lieu propre et de ses chemins coutumiers. Ceux-ci le retenaient toujours à l’intérieur de la ville. Les feuillets d’écriture agissent comme un pharmakon qui pousse ou attire hors de la cité qui n’en voulut jamais sortir, fùt-ce au dernier moment, pour échapper à la ciguë. Ils le font sortir de soi et l’entraînent sur un chemin qui est proprement d’exode.

78-9

4. Le pharmakon

2. La maladie naturelle du vivant est définie en son essence comme allergie, réaction à l’agression d’un élément étranger. Et il est nécessaire que le concept le plus général de la maladie soit l’allergie dès lors que la vie naturelle du corps ne doit obéir qu’à ses mouvements propres et endogènes.

3. De même que la santé est auto-nome et auto-mate, la maladie « normale » manifeste son autarcie en opposant aux agressions pharmaceutiques des réactions métastatiques qui déplacent le lieu du mal, éventuellement pour en renforcer et multiplier les points de résistance. La maladie « normale » se défend. En échappant ainsi aux contraintes supplémentaires, á la pathogénie surajoutée du pharmakon, la maladie suit son cours.

4. Ce schéma implique que la vivant soit fini (et son mal aussi) : qu’il puisse donc avoir rapport à son autre dans le mal d’allergie et qu’il ait une durée limitée, que la mort soit déjà inscrite, prescrite dans sa structure, dans ses « triangles constitutifs ». (« En effet, dés le principe, les triangles constitutifs de chaque espèce ont été façonnés avec la propriété de pouvoir suffire jusqu’à un terme de temps donné, terme au-delà duquel jamais la vie ne saurait se prolonger. » Ibid.) L’immortalité et la perfection d’un vivant consistent à n’avoir rapport à aucun dehors. C’est le cas de Dieu (cf. République, II, 381 b c). Dieu n’a pas d’allergie. La santé et la vertu (ugieia kai aretè) qui sont souvent associées quand il s’agit du corps et, analogiquement, de l’âme (cf. Gorgias 479 b), procèdent toujours du dedans. Le pharmakon est ce qui, survenant toujours du dehors, agissant comme le dehors lui-même, n’aura jamais de vertu propre et définissable. Mais comment exclure ce parasite supplémentaire en maintenant la limite, disons le triangle ?

115

il ne suffit pas de dire que l’écriture est pensée à oartit de telles ou telles oppositions mises en série. Platon la pense, et tente de la comprendre, de la dominer à partir de l’oppositionelle-même. Pour que ces valeurs contraires (bien/mal, vrai/faux, essence/apparence, dedans/dehors, etc.) puissent s’opposer, il faut que chacun des termes soit simplement extérieur à l’autre, c’est-à-dire que l’une des oppositions (dedans/dehors) soit déjà accréditée comme la matrice de toute opposition possible. Il faut que l’un des éléments du système (ou de la série) vaille aussi comme possibilité générale de la systématicité ou de la sérialité. Et si l’on en venait à penser que quelque chose comme le pharmakon⎯ou l’écriture⎯ il ne suffit pas de dire que l’écriture est pensée à oartit de telles ou telles oppositions mises en série. Platon la pense, et tente de la comprendre, de la dominer à partir de l’oppositionelle-même. Pour que ces valeurs contraires (bien/mal, vrai/faux, essence/apparence, dedans/dehors, etc.) puissent s’opposer, il faut que chacun des termes soit simplement extérieur à l’autre, c’est-à-dire que l’une des oppositions (dedans/dehors) soit déjà accréditée comme la matrice de toute opposition possible. Il faut que l’un des éléments du système (ou de la série) vaille aussi comme possibilité générale de la systématicité ou de la sérialité. Et si l’on en venait à penser que quelque chose comme le pharmakon⎯ou l’écriture⎯, loin d’être dominé par ces oppositions, en ouvre la possibilité sans s’y laisser comprendre : si l’on en venait à penser que c’est seulement à partir de quelque chose de tel que l’écriture⎯ou que le pharmakon⎯que peut s’annoncer l’étrange différence entre le dedans et le dehors ; si par conséquent l’on en venait à penser que l’écriture comme pharmakon ne se laisse pas subsumer sous les concepts qui à partir d’elle se décident, n’abandonne que procéder encore d’elle-même, il faudrait alors plier à d’étranges mouvements ce qu’on ne pourrait même plus appeler simplement nous venons de nommer fantôme ne peut plus être, avec la même assurance, distingué de la vérité, de la réalité, de la chair vivante, etc. Il fait accepter que, d’une certaine manière, laisser son fantôme, ce soit pour une fois ne rien sauver.

117-8

La mémoire se laisse ainsi contaminer par son premier dehors, par son premier suppléant : l’hypomnésis. Mais ce dont rêve Platon, c’est d’une mémoire sans signe. C’est-à-dire sans supplément. Mnèmè sans hypomnésis, sans pharmakon. Et cela au moment même et pour la raison même qu’il appelle rêve la confusion de l’hypothétique et de l’anhypothétique dans l’ordre de l’intelligibilité mathématique (République, VII, 533 b).

Pourquoi le supplément est-il dangereux ? il ne l’est pas, si l’on peut dire, en soi, dans ce qui en lui pourrait se présenter comme une chose, somme un étant-présent. Il serait alors rassurant. Le supplément, ici, n’est pas, n’est pas un étant (on). Mais il n’est pas non plus un simple non-étant (mé on). Son glissement le dérobe à l’alternative simple de la présence et de l’absence. Tel est le danger. Et ce qui permet toujours au type de se faire passer pour l’original. Dés que le dehors d’un supplément s’est ouvert, sa structure implique qu’il puisse lui-même se faire « type », remplacer par son double, et qu’un supplément soit possible et nécessaire. Nécessaire parce que ce mouvement n’est pas un accident sensible et « empirique », il est lié à l’idéalité de l’eidos, comme possibilité de la répétition du même. Et l’écriture apparaît à Platon (et après lui à toute la philosophie qui se constitue comme telle dans ce geste) comme cet entraînement fatal du redoublement : supplément de supplément, signifiant d’un signifiant, représentant d’un représentant. (Série dont il n’est pas encore nécessaire⎯mais nous le ferons plus loin⎯de faire sauter le premier terme ou plûtot la première structure et d’en faire apparaître l’irréductibilité). Il va de soi que la structure et l’histoire de l’écriture phonétique ont joué un rôle décisif dans la détermination de l’écriture comme redoublement du signe, comme signe de signe. Signifiant du signifiant phonique. Alors que ce dernier se tiendrait dans la proximité animée, dans la présence vivante de mnèmè ou de psuché, le signifiant graphique, qui le reproduit ou l’imite, s’en éloigne d’un degré, tombe hors de la vie, entraîne celle-ci hors d’elle même et la met en sommeil dans son double type. D’où les deux méfaits de ce pharmakon : il engourdit la mémoire et s’il est secourable, ce n’est pas pour mnèmè mais pour hypomnésis. Au lieu de réveiller la vie dans son original, « en personne », il peut tout au plus restaurer les monuments. Poison débilitant pour la mémoire, remède ou reconstituant pour ses signes extérieures, ses symptômes, avec tout ce que ce mot peut connoter en grec : événement empirique, contingent, superficiel, généralement de chute ou d’affaissement, se distinguant, comme un indice, de ce à quoi il renvoie. Ton écriture ne guérit que le symptôme, disait déjà le roi, de qui nous tenons de savoir la différence infranchissable entre l’essence du symptôme et l’essence du signifié ; et que l’écriture appartient à l’ordre et à l’extériorité du symptôme.

124-5

[the fact of formalization’s possibility, the possibility that highlights a certain impossibility of what regularly is granted simple possibility, such is what motivates our theme here ; check out the kettle logic argument that Derrida invokes analogically, as that also can be obtained for our present purpose here.]

Le pharmakon est ce supplément dangeroux qui entre par effraction dans cela même qui voudrait avoir pu s’en passer et qui se laisse à la fois frayer, violenter, combler et remplacer, compléter par la trace même dont le présent s’augmente en y disparaissant.

Si, au lieu de méditer la structure qui rend possible une telle supplémentarité, si au lieu surtout de méditer la réduction par laquelle « Platon-Rousseau-Saussure » tente en vain de la maîtriser dans un étrange « raisonnement », on se contentait d’en faire apparaître la « contradiction logique », il faudrait y reconnaître le fameux « raisonnement du chaudron », celui-là même que Freud rappelle dans la Traumdeutung pour en illustrer la logique du rêve. Voulant mettre toutes les chances de son côte, le plaideur accumule les arguments contradictoires : 1. Le chaudron que je vous rends est neuf ; 2. Les trous y étaient déjà quand vous me l’avez prêté ; 3. Vous ne m’avez d’ailleurs jamais prêté de chaudron. De même : 1. L’écriture est rigoureusement extérieure et inférieure à la mémoire et à la parole vives, qui en sont donc intactes. 2. Elle leur est nuisible parce qu’elles les endort et les infecte dans leur vie même qui serait intacte sans elle. Il n’y aurait pas de trous de mémoire et de parole sans l’écriture. 3. D’ailleurs, si on a fait appel à l’hypomnésie et à l’écriture, ce n’est pas pour leur valeur propre, c’est parce que la mémoire vivante est finie, qu’elle avait déjà des trous avant même que l’écriture n’y laisse ses traces. L’écriture n’a aucun effet sur la mémoire.

L’opposition entre mnèmè et hypomnésis commanderait donc le sens de l’écriture. Il nous apparaîtra que cette opposition fait système avec toutes les grandes oppositions structurales de platonisme. Ce qui se joue à la limite entre ces deux concepts, c’est par conséquent quelque chose comme la décision majeure de la philosophie, celle par laquelle elle s’institue, se maintient et contient son fond advers.

Or entre mnèmè et hypemnésis, entre la mémoire et son supplément, la limite est plus que subtile, à peine perceptible. De part et d’autre de cette limite, il s’agit de répétition. La mémoire vive répète la présence de l’eidos et la vérité est aussi la possibilité de la répétition dans le rappel. La vérité dévoile l’eidos ou l’ontôs on, c’est-à-dire ce qui peut être imité, reproduit, répété dans son identité. Mais dans le mouvement anamnésique de la vérité, ce qu est répété doit se présenter comme tel, comme ce qu’il est, dans la répétition. Le vrai est répété, est le répété de la répétition, le représenté présent dans la représentation. Il n’est pas le répétant de la répétition, le signifiant de la signification. Le vrai est la présence de l’eidos signifié.

126-7

Si la présence est la forme générale de l’étant, le présent, lui, est toujours autre. Or l’écrit, en tant qu’il se répète et reste identique à soi dans le type, ne se ploie pas en tous les sens, ne se plie pas aux différences entre les présents, aux nécessités variables, fluides, furtives de la psychagogie.

130

L’ironie socratique précipite un pharmakon au contact d’un autre pharmakon. Plutôt, elle renverse le pouvoir et retourne la surface de pharmakon. Prenant ainsi effet, acte et date, en le classant, de ce que le propre du pharmakon consiste en une certaine inconsistance, une certaine impropriété, cette non-identité á soi lui permettant toujours d’être contre soi retourné.

Dans ce retournement, il y va de la science et de la mort. Qui se consignent en un seul et même type dans la structure du pharmakon : nom unique de cette potion qu’il faut attendre. Et qu’il faut même, comme Socrate, mériter.

135-6, 119

II

Si le pharmakon est « ambivalent », c’est donc bien pour constituer le milieu dans lequel s’opposent les opposés, le mouvement et le jeu qui les rapportent l’un à l’autre, les renverse et les fait passer l’un dans l’autre (âme/corps, bien/mal, dedans/dehors, mémoire/oubli, parole/écriture, etc.). C’est à partir de ce jeu de ce mouvement que les opposés ou les différents sont arrêtés par Platon. Le pharmakon est le mouvement, le lieu et le jeu (la production de) la différance. Il est la différance de la différence. Il tient en réserve, dans son ombre et sa veille indécises, les différents et les différends que la discrimination viendra y découper. Les contradictions te les coupes d’opposés s’enlèvent sur le fond de cette réserve diacritique et différante. Déjà différante, cette réserve, pour «  précédér » l’opposition des effets différents, pour précédér les différences comme effets, n’a donc pas la simplicité ponctelle d’une coincidentia oppositorum. A ce fonds la dialectique vient puiser ses philosophèmes. Le pharmakon, sans rien être par lui-même, les excède toujours comme leur fonds sans fond. Il se promettre à l’infini et s’échapper toujours par des portes dérobées, brillantes comme des miroirs et ouvertes sur un labyrinthe. C’est aussi cette rèserve d’arrière-fond que nous appelons la pharmacie.

146, 127

6. Le pharmakos

Il appartient à la règle de ce jeu celui-ci semble s’arrêter. Alors le pharmakon, plus vieux que les deux opposés, est « pris » par la philosophie, par le « platonisme » qui se constitue dans cette appréhension, comme mélange de deux termes purs et hétérogènes. Et l’on pourrait suivre le mot pharmakon comme un fil conducteur dans toute la problématique platonicienne des mixtes. Appréhendé comme mélange et impureté, le pharmakon agit aussi comme l’effraction et l’agression, il menace une pureté et une sécurité intérieures. Cette définition est absolument générale et se vérifie même dans le cas où un tel pouvoir est valorise : le bon remède, l’ironie socratique viennent inquiéter l’organisation intestine de la complaisance à soi. La pureté du dedans ne peut dès lors être restaurée qu’en accusant l’extériorité sous la catégorie d’un supplément, inessentiel et néanmoins nuisible à l’essence, d’un surplus qui aurait dû ne pas venir s’ajouter à la plénitude inentamée du dedans. La restauration de la pureté intérieure doit donc reconstituer, réciter⎯et c’est le mythe lui-même, la mythologie par exemple d’un logos racontant son origine et remontant à la veille d’une agression pharmacographique⎯ce à quoi le pharmakon aurait dû ne pas se surajouter, venant ainsi la parasiter littéralement : lettre s’installant à l’intérieur d’un organisme vivant pour lui prendre sa nourriture et brouiller la pure audibilité d’une voix. Tels sont les rapports entre le supplément d’écriture et le logos-zôon. Pour guérir ce dernier du pharmakon et chasser le parasite, il faut donc remettre le dehors à sa place. Tenir le dehors dehors. Ce qui est le geste inaugural de la « logique » elle-même, du bon « sens » tel qu’il s’accorde avec l’identité à soi de ce qui est : l’étant est ce qu’il est, le dehors est dehors et le dedans dedans. L’écriture doit donc redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : un accessoire, un accident, un excédent.

La cure par le logos, l’exorcisme, la catharsis annuleront donc l’excédent. Mais cette annulation étant de nature thérapeutique, elle doit faire appel à cela même qu’elle chasse, et au surplus qu’elle met dehors. Il faut que l’opération pharmaceutique s’exclue d’elle-même.

146-7, 128

7. Les ingrédients :

Le fard, le phantasme, la fête

Sa [l’écriture, hypomnèse] force de frayage est coupée non par la répétition mais par le mal de répétition, par ce qui dans la répétition se dédouble, se redouble, répète la répétition et ce faisant, séparé de la « bonne » répétition (celle qui présente et rassemble l’étant dans la mémoire vivante) peut toujours, abandonné à soi, ne plus se répéter. L’écriture serait une pure répétition, donc une répétition morte qui peut toujours ne rien répéter ou ne pouvoir spontanément se répéter elle-même : c’est-à-dire aussi bien ne répéter que soi-même, la répétition creuse et délaissée.

155, 135

L’ordre du savoir n’est pas l’ordre transparent des formes ou des idées, tel qu’on pourrait par rétrospection l’interpréter, c’est l’antidote. Bien avant d’être partagé en violence occulte et en savoir juste, l’élément du pharmakon est le lieu du combat entre la philosophie et son autre. Élément en lui-même, si l’on peut encore dire, indécidable.

158, 138

Car l’imitation affirme et aiguise son essence en s’effaçant. Son essence est sa non-essence. Et aucune dialectique ne peut résumer cette inadéquation à soi. Une imitation parfaite n’est plus one imitation. En supprimant la petite différence qui, le séparant de l’imité, y renvoie par là même, on rend l’imitant absolument différent : un autre étant ne faisant plus référence à limité. L’imitation ne répond à son essence, n’est ce qu’elle est⎯imitation⎯qu’en étant en quelque point fautive ou plutôt en défaut. Elle est mauvaise par essence. Elle n’est bonne qu’en étant mauvaise. La faillite y étant inscrite, elle n’a pas de nature, elle n’a rien en propre. Ambivalente, jouant avec soi, s’échappant à elle-même, ne s’accomplissant qu’en se creusant, bien et mal à la fois, indécidablement la mimesis s’apparente au pharmakon. Aucune « logique », aucune « dialectique » ne peut en consumer la réserve alors qu’elle doit sans cesse y puiser et s’y rassurer.

159-160, 139

Such is the view of Plato :

Il y a un logos plus ou moins vivant, plus ou moins près de soi. L’écriture n’est pas un ordre de signification indépendant, c’est une parole affaiblie, point tout à fait une chose morte : un mort-vivant, un mort en sursis, une vie différée, un semblant du souffle ; le fantôme, le phantasme, le simulacre (eidolon) du discours vivant n’est pas inanimé, il n’est pas insignifiant, simplement il signifie peu et toujours identiquement. Ce signifiant de peu, ce discours sans grand répondant est comme tous les fantômes : errant. Il roule (kulindeitai) ici et là comme quelqu’un qui ne sait pas où il va, ayant perdu la voie droite, la bonne direction, la règle de rectitude, la norme ; mais aussi comme quelqu’un qui a perdu ses droits, comme un hors-la-loi, un dévoyé, un mauvais garçon, un voyou ou un aventurier. Courant les rues, il ne sait même pas qui il est, quelle est son identité, s’il en a une, et un nom, celui de son père.

165, 143

(Derrida compares, as of being in analogy, the treatment accorded to democracy with the indictment unleashed against writing. Writing is a democratic species.)

Ce démocrate errant comme un désir ou comme un signifiant affranchi du logos, cet individu qui n’est même pas régulièrement pervers, qui est prêt à tout, qui se prête à tous, qui s’adonne également à tous les plaisirs, à toutes les activités, éventuellement même à la politique et à la philosophie (« quelquefois on le croirait plongé dans la philosophie ; souvent il est homme d’État, et, bondissant à la tribune, il dit et fait ce qui lui passe par le tête » [561 d]), cet aventurier, comme celui du Phèdre, simule tout au hasard et n’est vraiment rien. Livré à tous les courants, il est à la masse, il n’a pas d’essence, pas de vérité, pas de patronyme, pas de constitution propre. La démocratie n’est d’ailleurs pas plus une constitution que l’homme démocratique n’a de caractère propre : « J’ai montré aussi, je crois, repris-je, qu’il réunit en lui des formes de toute sorte et des caractères de cent espèces, et qu’il est l’homme beau et bariolé (poikilon) qui ressemble à l’État démocratique. Aussi beaucoup de gens des deux sexes envient ce genre d’existence où l’on trouve presque tous els modèles de gouvernement et de mœurs » (561 e). la démocratie est l’orgie, la débauche, le bazar, le marche aux puces, la « foire (pantopolion) aux constitutions où l’on peut venir choisir le modèle qu’on veut reproduire » (557 d).

166-7, 145

Selon un schème qui dominera toute la philosophie occidentale, une bonne écriture (naturelle, vivante, savante, intelligible, intérieure, parlante) est opposée à une mauvaise écriture (artificieuse, maribonde, ignorante, sensible, extérieure, muette). Et la bonne ne peut être désignée que dans la métaphore de la mauvaise. La métaphoricité est la logique de la contamination et la contamination de la logique. La mauvaise écriture est, à la bonne, comme un modèle de désignation linguistique et un simulacre d’essence. Et si le réseau des oppositions de prédicats qui rapportent une écriture à l’autre tient dans son filet toutes les oppositions conceptuelles du « platonisme »⎯considéré ici comme la structure dominante de l’histoire de la métaphysique⎯on pourra dire que la philosophie s’est jouée dans le jeu de deux écritures. Alors même qu’elle ne voulait distinguer qu’entre parole et écriture.

Il se confirme ensuite que la conclusion du Phèdre est moins une condamnation de l’écriture au nom de la parole présente que la préférence d’une écriture à une autre, d’une trace féconde à une trace stérile, d’une semence génératrice, parce que déposée au-dedans, à une semence dépensée au-dehors en pure perte : au risque de la dissémination.

172, 149

trace=ikhnos

 

9. Le jeu : Du pharmakon a la lettre et de l’aveuglement au supplément

L’opposition spodè/paidia ne sera jamais de simple symétrie. Ou bien le jeu n’est rien (c’est sa seule chance), ne peut donner lieu à aucune activité, à aucun discours digne de ce nom, c’est-à-dire chargé de vérité ou au moins de sens. Il est alors alogos ou atopos. Ou bien le jeu commence à être quelque chose et sa présence même donne prose à quelque confiscation dialectique. Il prend sens et travaille au service du sérieux, de la vérité, de l’ontologie. Seuls le logoi peri ontôn peuvent être pris au sérieux. Dès qu’il vient à l’être et au langage, le jeu s’efface comme tel. De même que l’écriture doit s’effacer comme telle devant la vérité, etc. C’est qu’il n’y a pas de comme tel de l’écriture et du jeu. N’ayant pas d’essence, introduisant la différence comme condition de la présence de l’essence, ouvrant la possibilité du double, de la copie, de l’imitation, du simulacre, le heu et la graphie vint sans cesse disparaissant.  Ils se ne peuvent, d’affirmation classique, être affirmés sans être niés.

180-1, 156

Le jeu de l’autre dans l’être, Platon est contraint de le désigner comme écriture dans un discours qui se voudrait parlé en son essence, en sa vérité, et qui pourtant s’écrit. […] Sans l’irruption violente, contre la vénérable et paternelle figure de Parménide, contre sa thèse de l’unité de l’être, sans l’intrusion irruptive de l’autre et du non-être, du non-être comme autre dans l’unité de l’être, l’écriture et son jeu n’auraient pas été nécessaires.

189, 163

Or qu’est-ce que l’impossibilité d’une vérité ou d’une présence pleine de l ‘étant, du pleinement étant ? ou inversement, puisqu’une telle vérité est la mort comme absolu de l’aveuglement, qu’est-ce que la mort comme vérité ? Non pas qu’est-ce-que ? puisque la forme de cette question est produite par cela même qu’elle questionne ; mais comment s’écrit, comment s’inscrit l’impossible plénitude d’une présence absolue de l’ontôs on ? Comment se prescrit la nécessité de la multiplicité des genres et des idées, de la relation et de la différence ? Comment se trace la dialectique ?

L’invisibilité absolue de l’origine du visible, du bien-soleil-père-capital, le dérobement à la forme de la présence ou de l’étantité, tout cet excès que Platon désigne comme epekeina tes ousias (au-delà de l’étantité ou de la présence) donne lieu, si l’on peut encore dire, à une structure de suppléance telle que toutes les présences seront les suppléments substitués à l’origine absente et que toutes les différences seront, dans le système des présences, l’effet irréductible de ce qui reste epekeina tes ousias.

193, 166-7

La disparation du bien-père-capital-soleil est donc la condition du discours, cette fois compris comme moment et non comme principe de l’écriture générale. Cette écriture (est) epekeina tes ousias. La disparition de la vérité comme présence, le dérobement de l’origine présente de la présence est la condition de toute (manifestation de) vérité. La non-vérité est la vérité. La non-présence est la présence. La différance, disparition de la de la présence originaire, est à la fois la condition de possibilité et la condition d’impossibilité de la vérité. A la fois. « A la fois » veut dire que l’étant-présent (on) dans sa vérité, dans la présence de son identité et l’identité de sa présence se double dès qu’il apparaît, dès qu’il se présente. Il apparaît, dans son essence, comme la possibilité de sa propre duplication. C’est-à-dire, en termes platoniciens, de sa non-vérité la plus propre, de sa pseudo-vérité réfléchie dans l’icône, le phantasme ou le simulacre. Il n’est ce qu’il est, identique et identique à soi, unique, qu’en s’ajoutant la possibilité d’être répété comme tel. Et son identité se creuse de cet ajout, se dérobe dans le supplément qui la présente.

La disparition de la face ou la structure de répétition ne se laisse donc pas dominer par la valeur de vérité. L’opposition du vrai et du non-vrai est au contraire tout entière comprise, inscrite dans cette structure ou dans cette écriture générale. Le vrai et le non-vrai sont des espèces de la répétition. Et il n’y a de répétition possible que dans le graphique de la supplémentarité, ajoutant, au défaut d’une unité pleine, une autre unité qui vient la suppléer, étant à la fois assez la même et assez autre pour remplacer en ajoutant. Ainsi, d’une part, la répétition est ce sans quoi il n’y aurait pas de vérité : la vérité de l’étant sous la forme intelligible de l’idéalité découvre dans l’eidos ce qui peut se répéter, étant le même, le clair, le stable, l’identifiable dans son égalité à soi. Et seul l’eidos peut donner lieu à la répétition comme anamnèse ou maïeutique, dialectique ou didactique. Ici la répétition se donne comme répétition de vie. La tautologie est la vie ne sortant de soi que pour rentrer en soi. Se tenant auprès de soi dans la mnèmè, dans le logos et dans la phonè. Mais d’un autre côte, la répétition est le mouvement même de la non-vérité : la présence de l’étant s’y perd, s’y disperse, s’y multiplie par mimèmes, icônes, phantasmes, simulacres, etc. par phénomènes, déjà. Et cette répétition est la possibilité du devenir sensible, la non-idéalité. Du côté de la non-philosophie, de la mauvaise mémoire, de l’hypomnèse, de l’écriture. Ici la tautologie est la sortie sans retour de la vie hors de soi. Répétition de mort. Dépense sans reserve. Excès irréductible, par le jeu du supplément, de toute intimité à soi du vivant, du bien, du vrai.

Ces deux répétitions se rapportent l’une à autre selon le graphique de la supplémentarité. C’est dire qu’on ne peut pas plus les « séparer » l’une de l’autre, les penser à part l’une de l’autre, les « étiqueter », qu’on ne peut dans la pharmacie distinguer le remède du poison, le bien du mal, le vrai du faux, le dedans du dehors, le vital du mortel, le premier du second, etc. Pensé dans cette réversibilité originale, le pharmakon est le même précisément parce qu’il n’a pas d’identité. Et le même (est) en supplément. Ou en différance. En écriture. S’il avait voulu-dire quelque chose, tel eût été le discours de Theuth faisant au roi, de l’écriture comme pharmakon, un singulier présent.

194-5, 168-9

La double séance

Première version publiée dans Tel Quel, (41 et 42), 1970 [for reasons that will become clear this text did not present itself under a title, but was held, as 2 séances, 26 Februar and 5 March, for Groupe d’Études théoretiques. At this point only the first part of la Dissémination was published (Critique, février 1969, no 261)]

S’annonce ainsi une division intérieure de la mimesis, une auto-duplication de la répétition même ; à infini, puisque ce mouvement entretient sa propre prolifération. Peut-être y a-t-il donc toujours plus qu’une seule mimesis ; et peut-être est-ce dans l’étrange miroir qui réfléchit, mais aussi déplace et déforme une mimesis dans l’autre, somme si elle avait pour destin de se mimer, de sa masquer elle-même, que se loge l’histoire⎯de la littérature⎯comme la totalité de son interprétation. Tout s’y jouerait dans les paradoxes du double supplémentaire : de ce qui s’ajoutant au simple et à l’un, les remplace et les mime, à la fois ressemblant et différent, différent parce que⎯en tant que⎯ressemblant, le même et l’autre que ce qu’il double. Or que décide et que maintient le « platonisme », c’est-à-dire, plus ou moins immédiatement, toute l’histoire de la philosophie occidentale, y compris les anti-platonismes que  s’y sont régulièrement enchaînés ? qu’est-ce qui se décide et se maintient dans l’ontologie ou dans la dialectique à travers toutes les mutations ou révolutions qui s’y sont entraînées ? C’est justement l’ontologique : la possibilité présumée d’un discours sur ce qui est, d’un logos décidant et décidable de ou sur l’on (étant-présent). Ce qui est, l’étant-présent (forme matricielle de la substance, de la réalité, des oppositions de la forme et de la subjectivité, etc.) se distingue de l’apparence, de l’image, du phénomène, etc., c’est-à-dire de ce qui, le présentant comme étant-présent, le redouble, le re´présente et dès lors le remplace et le dé-présente. Il y a donc le 1 et le 2, le simple et le double. Le double vient après le simple, il le multiplie par suite. Il s’ensuit qu’on m’excuse de la rappeler, que l’image survient à la réalité, la représentation au présent en présentation, l’imitation à la chose, l’imitant à l’imité. Il y a d’abord ce qui est, la « réalité », la chose même, en chair et en os, comme disent les phénoménologues, puis, l’imitant, il y a la peinture, le portrait, le zographème, l’inscription ou transcription de la chose même. La discernabilité, au moins numérique, entre l’imitant et le l’imité, tel est l’ordre. Et comme il va de soi, selon la « logique » même, selon une synonymie profonde, l’imité est plus réel, plus essentiel, plus vrai, etc., que l’imitant. Il lui est antérieur et supérieur. Qu’on se rappelle sans cesse, désormais, le paradigme clinique de la mimesis, l’ordre des trois lits, celui du peintre, du menuisier et de Dieu dans la République X (596 a sq).

Sans doute cet ordre sera-t-il en apparence contesté, voire inversé, au cours de l’histoire, et à plusieurs reprises. Mais jamais la discernabilité absolue entre l’imité et l’imitant, ni l’antériorité de celui-là sur celui-ci, n’auront été déplacées par un système métaphysique.

217-8, 191-2

« Verité » a toujours voulu dire deux choses, l’historie de l’essence de la vérité, la verité de la verité, n’étant que l’écart et l’articulation entre ces deux interprétations ou ces deux procès. En simplifiant les analyses heideggeriennes mais sans y mettre nécessairement l’ordre de succession que semble y reconnaître Heidegger, on pourrait retenir que le procès de vérité est d’une part dévoilement de ce qui se tient caché dans l’oubli (aletheia), voile soulevé, relevé, de la chose même, de ce qui est en tant qu’il est, se présente, se produit, étant éventuellement comme trou déterminable de l’être ; d’autre part (mais cet autre procès est prescrit dans le premier, dans l’ambiguïté ou la duplicité de la présence du présent, de son apparence⎯ce qui apparaît et son apparaître⎯, dans le pli du participe présent (Cf. Heidegger, « Moira ») la vérité est accord (homoiosis ou adaequatio), rapport de ressemblance ou d’égalité entre une re-présentation et une chose (présent dévoilé), éventuellement dans l’énoncé d’un jugement.

219, 192-3

Le trait invariant de cette référence dessine la clôture de la métaphysique : non pas comme une bordure entourant un espace homogène mais selon une figure non-circulaire, tout autre. Or cette référence est discrètement mais absolument déplacée dans l’opération d’une certaine syntaxe, quand une écriture marque et redouble la marque d’un trait indécidable. Cette double marque se soustrait à la pertinence ou à l’autorité de la vérité : sans la renverser mais en l’inscrivant dans son jeu comme une pièce ou une fonction. Ce déplacement n’a pas lieu, n’a pas eu lieu une fois, comme un événement. Il n’a pas de lieu simple. Il n’a pas lieu dans une écriture. Cette dis-location (est ce qui s’) écrit.

220, 193

Or il n’en est rien. Telle écriture qui ne renvoie qu’à elle-même nous reporte à la fois, indéfiniment et systématiquement, à une autre écriture. A la fois : c’est ce dont il faut rendre compte. Une écriture qui ne renvoie qu’à elle-même et une écriture qui renvoie indéfiniment à une autre écriture, cela peut paraître non-contradictoire : l’écran réfléchissant ne capte jamais que de l’écriture, sans arrêt, indéfiniment, et le renvoi nous confine dans l’élément du renvoi. Certes. Mais la difficulté tient au rapport entre le medium de l’écriture et la détermination de chaque unité textuelle. Il faut que chaque fois renvoyant à un autre texte, à un autre système déterminé, chaque organisme ne renvoie qu’à lui-même comme structure déterminée : à la fois ouverte et fermée. […] Il faudrait explorer systématiquement ce qui se donne comme simple unité étymologique de la greffe et du graphe (du graphion : poinçon à écrire), mais aussi l’analogie entre les formes de greffe textuelle et les greffes dites végétales ou, de plus en plus, animales. Ne pas se contenter d’un catalogue encyclopédique des greffes (greffe de l’lœil d’un arbre sur un autre, greffe par approche, greffe par rameux ou scions, greffe en fente, greffe en couronne, greffe par bourgeons ou en écusson, greffe à œil dormant, greffes en flûte, en sifflet, en anneau, greffe sur genoux, etc.), mais élaborer un traité systématique de la greffe textuelle. Entre autre choses, il nous aiderait à comprendre le fonctionnement d’une note en bas de page, par exemple, aussi bien que d’un exergue, et en quoi, pour qui sait lire, ils importent parfois plus que le texte dit principal ou capital. Et quand le titre capital devient lui-même un greffon, on n’a plus à choisir entre la présence ou l’absence du titre.

229-30, 202-3

L’opération qui n’appartient plus au système de la vérité ne manifeste, ne produit, ne dévoile aucune présence ; elle ne constitue pas davantage une conformité de ressemblance ou d’adéquation entre une présence et une représentation. Ce n’est pourtant pas une unité mais le jeu multiple d’une scène qui, n’illustrant rien hors d’elle-même, parole ou acte, n’illustre rien. Rien que la multiplicité facettée du lustre qui n’est rien, lui-même, hors de sa lumière fragmentée. Rien que l’idée est ici, pour Mallarmé, le nom, encore métaphysique, encore nécessaire pour marquer le non-étant, le non-réel ou le non-présent ; cette marque indique, fait allusion sans briser la glace vers l’au-delà de l’étantité, vers l’epekeina tes ousias : hymen (proximité et voile) entre le soleil de Platon et le lustre de Mallarmé. Ce « matérialisme de l’idée » n’est rien d’autre que la mise en scène, le théâtre, la visibilité de rien ou de soi. Mise en scène qui n’illustre rien, qui illustre le rien, éclaire l’espace, re-marque l’espacement comme rien, comme blanc : blanc comme une page pas encore écrite ou comme différence entre les traits.

236-7, 208

Ce qui est ainsi levé, ce n’est donc pas la différence mais le différent, les différents, l’extériorité décidable des différents. Grâce à la confusion et à la continuité de l’hymen, non pas en dépit de lui, s’inscrit une différence (pure et impure) sans pôles décidables, sans termes indépendants et irréversibles. Telle différance sans présence apparaît ou plutôt déjoue l’apparaître en disloquant un temps ordonné au centre du présent. Le présent n’est plus une forme-mère autour de laquelle se distinguent et se rassemblent le (présent) futur et le (présent) passé. Ne sont marquées dans cet hymen entre le futur (désir) et le présent (accomplissement), entre la passé (souvenir) et le présent (perpétration), entre la puissance et l’acte, etc., que des différences temporelles sans présent central, sans un présent dont le passé et l’avenir ne seraient que les modifications. Peut-on dès lors parler encore de temps et de différences temporelles ?

238, 210

Le Mime joue dès lors qu’il ne se règle sur aucune action effective, et ne tend à aucune vraisemblance. Le jeu joue toujours la différence sans référence, ou plutôt sans référent, sans extériorité absolue, c’est-à-dire aussi bien sans dedans. Le Mime mime la référence. Ce n’est pas un imitateur, il mime l’imitation. L’hymen s’interpose entre la mimique et la mimesis ou plutôt entre la mimesis et la mimesis. Copie de copie, simulacre qui simule le simulacre platonicien, la copie de copie platonicienne aussi bien que la rideau hegelien qui ont ici perdu le leurre du référent présent et se trouvent alors perdus pour la dialectique et pour l’ontologie, perdus pour le savoir absolu. Qui est aussi, comme le voudra littéralement Bataille, « mime ». Dans cette allusion perpétuelle au fond de l’entre qui n’a pas de fond, on ne sait jamais à quoi l’allusion fait allusion, sinon à elle-même en train de faire allusion, tissant son hymen et fabriquant son texte. En quoi l’allusion est bien un jeu qui ne se conforme qu’à ses propres règles formelles. Comme son nom l’indique, l’allusion joue. Mais que ce jeu soit indépendant de la vérité en dernière instance, cela n’implique pas qu’il soit faux, erreur, apparence ou illusion. Mallarmé écrit « allusion » et non « illusion ». l’allusion, Mallarmé dit ailleurs « suggestion », est bien l’opération qu’on appelle ici par analogie indécidable. Une proposition indécidable, Gödel en a démontré la possibilité en 1931, est une proposition que, étant donné un système d’axiomes qui domine une multiplicité, n’est ni une conséquence analytique ou déductive des axiomes, ni en contradiction avec eux, ni vraie ni fausse au regard de ces axiomes. Tertium datur, sans synthèse.

248-9

L’hymen dans texte (crime, acte sexuel, inceste, suicide, simulacre) se laisse inscrire à la point de cette indécision. Cette pointe s’avance selon l’excès irréductible du syntaxique sur le sémantique.  Le mot « entre » n’a aucun sens plein en lui-même. Entre ouvert, c’est une cheville syntaxique, non un catégorème, mais un syncatégorème, ce que les philosophes, du Moyen Age aux Recherches logiques de Husserl, appellent une signification incomplète. Ce qui vaut pour « hymen », vaut, mutatis mutandis, pour tous les signes qui, comme pharmakon, supplément, différance et quelques autres, one une valeur double, contradictoire, indécidable qui tient toujours à leur syntaxe, qu’elle soit en quelque sorte « intérieure », articulant et combinant sous le même joug, uph’en, deux significations incompatibles, ou qu’elle soit « extérieure », dépendant du code dans lequel on fait travailler le mot. Mais la composition ou décomposition syntaxique d’un signe rend caduque cette alternative de l’intérieur et de l’extérieur. On a simplement affaire à de plus ou moins grandes unités syntaxiques au travail, et à des différences économiques de condensation. Sans les identifier entre eux, bien au contraire, on peut reconnaître une certaine loi de série à ces lieux de pivotement indéfini : ils marquent les points de ce qui ne se laisse jamais médiatiser, maîtriser, relever, dialectiser par Erinnerung et Aufhebung. Est-ce par hasard que tous ces effets de jeu, ces « mots » qui échappant à la maîtrise philosophique, ont, dans les contextes historiques fort différents, un rapport très singulier à l’écriture ? Ces « mots » admettent dans leur jeu la contradiction et la non-contradiction (et la contradiction et la non-contradiction entre la contradiction et la non-contradiction). Sans relève dialectique , sans relâche, ils appartiennent en quelque sorte à la fois à la conscience et à l’inconscient dont Freud nous dit qu’il est tolérant ou insensible à la contradiction. En tant qu’il dépend d’eux, qu’il s’y plie, le texte joue donc une double scène. Il opère en deux lieux absolument différents, même s’ils ne sont séparés que d’un voile, à la fois traversé et non traversé, entr’ouvert. La double science à laquelle ces deux théâtres doivent donner lieu, Platon l’aurait nommée, en raison de cette indécision et de cette instabilité, doxa et non epistémè.

250-1, 220-1

Pli non plus dans le voile ou dans le texte pur mais dans la doublure que l’hymen, de lui-même, était. Mais aussi bien n’est pas, pli d’une doublure selon laquelle il est, hors de soi, en soi, à la fois son propre dehors et son propre dedans ; entre le dehors et le dedans, faisant entrer le dehors dans le dedans et retournant l’antre ou l’autre en sa surface, l’hymen n’est jamais pur ou propre, il n’a pas de vie propre, de nom propre. Ouvert par son anagramme, il semble toujours déchiré, déjà, dans le pli dont il s’affecte et s’assassine.

Sur la ligne introuvable de ce pli, l’hymen se ne présente jamais, il n’est jamais⎯au présent⎯, il n’a pas de sens propre, il ne relève plus du sens comme tel, c’est-à-dire, en dernière instance, comme sens de l’être. Le pli (se) multiplie mais (n’est) pas (un).

259, 229

Le « blanc » se donne d’abord, à une lecture phénoménologique ou thématique, comme la totalité inépuisable des valences sémantiques qui ont avec lui (mais qui, lui ?) quelque affinité tropique. Mais par une réplication toujours représentée, le « blanc » insère (dit, désigne, marque, énonce, comme un voudra et il faudrait ici un autre « mot ») le blanc comme blanc entre les valences, l’hymen qui les unit et les discerne dans la série, l’espacement « des blancs » qui « assument l’importance ». Le blanc dès lors (est) la totalité, fût-elle infinie, de la série polysémique, plus l’entr’ouverture espacée, l’éventail qui en forme le texte. Ce plus n’est pas une valence de plus, un sens qui enrichirait la série polysémique. Et comme il n’a pas de sens, il n’est pas le blanc propre, l’origine transcendantale de la série ; c’est pourquoi sans pourvoir être un sens signifié ou représenté, on dirait dans un discours classique qu’il a toujours un délégué, un représentant dans la série : comme le blanc est la totalité polysémique des blancs plus le lieu d’écriture (hymen, espacement, etc.), où se produit cette totalité, ce plus aura, par exemple, dans le blanc de la page ou de la marge, un de ces représentant sans représenté. Mais pour les raisons que nous venons de dire, il ne peut être question de faire de tel représentant, par exemple le blanc de la page d’écriture, le signifié ou le signifiant fondamental de la série. Chaque signifiant de la série est plié à l’angle de cette remarque. Les signifiants « écriture », « hymen », « pli », « tissu », « texte », etc., n’échappant pas à cette loi commune et seule une stratégie conceptuelle peut momentanément les privilégier en tant que signifiants déterminés voire en tant que signifiants, ce qu’à la lettre ils ne sont plus.

283-4, 252

Si la polysémie est infinie, si nous ne pouvons la maîtriser comme telle, ce n’est donc pas qu’une lecture finie ou une écriture finie reste incapable d’épuiser une surabondance de sens. Sauf à déplacer le concept philosophique de finitude, à le reconstituer selon la loi et la structure du texte : que le blanc, tel h’hymen, se re-marque toujours comme disparition, effacement, non-sens. La finitude devient alors infinitude, selon une identité non-hegelienne : par le « blanc » marque chaque blanc (celui-ci plus tout autre), la virginité, la frigidité, la neige, le voile, l’aile du cygne, l’écume, la papier, etc., plus le blanc qui permet la marque, en assure l’espace de réception et de production. Ce « dernier » blanc (ou aussi bien ce « premier » blanc) n’est ni avant ni après la série. On peut aussi bien le soustraire de la série (en quoi on le déterminerait comme un manque à passer sous silence) ou l’ajouter en surnombre au nombre, fût-il infini, des valences « blanc », soit comme un blanc accidentel, un déchet inconsistant dont la « consistance » apparaître mieux plus loin, soit comme un autre thème que la série ouverte doit, libéralement, accueillir, soit encore comme un espace transcendantal de l’inscription. Jouant dans cette structure différential-supplémentaire, toutes les marques doivent s’y plier, recevoir le pli de ce blanc. Le blanc se plie, est (marqué d’un) pli. Il ne s’expose jamais à plate couture. Car le pli n’est pas plus un thème (signifié) que le blanc et si l’on tient compte des effets de chaîne et de rupture qu’ils propagent dans le texte, rien n’a plus simplement la valeur d’un thème.

Il y a plus. Le « blanc » supplémentaire n’intervient pas seulement dans la série polysémique des « blancs », mais aussi entre les sèmes de toute série comme entre toutes les séries sémantiques. Il empêche ainsi tout sérialité sémantique de se constituer, de se fermer ou de s’ouvrir simplement. Non qu’il y fasse obstacle : c’est encore lui qui libère des effets de série, fait prendre, en se démarquant, des agglomérats⎯pour des substances. Si le thématisme ne peut en tendre compte, c’est qu’il surévalue le mot et confine le latéral.

285, 253-4

Dans la constellation des « blancs », la place d’un contenu sémique reste quasiment vide : celle du sens « blanc » en tant qu’il est référé au non-sens de l’espacement, au lieu où n’a lieu que le lieu. Mais cette « place » est partout, ce n’est pas un site fixe et déterminé, non seulement, comme nous l’avons déjà noté, parce que l’espacement signifiant doit toujours se reproduire (« Indéfectiblement le blanc revient ») mais parce que l’affinité sémique, métaphorique, thématique, si l’on veut, entre le contenu « blanc » et le contenu « vide » (espacement, entre, etc.,) est le trope du blanc « vide ». Et réciproquement. La dissémination des blancs (nous ne dirons pas de la blancheur) produit une structure tropologique qui circule infiniment sur elle-même par le supplément incessant d’un tour de trop : plus de métaphore, plus de métonymie. Tout devenant métaphorique, il n’y a plus de sens propre et donc plus de métaphore. Tout devenant métonymique, il n’y a plus de sens propre et donc plus de métaphore. Tout devenant métonymique, la partie étant chaque fois plus grande que le tout, le tout plus petit que la partie, comment arrêter une métonymie ou une synecdoque ? comment arrêter les marges d’une rhétorique ?

S’il n’y a ni sens total ni sens propre, c’est que le blanc se plie. Le pli n’est pas un accident du blanc. Dès que le blanc (est) blanc, (se) blanchit, dès qu’il (y) a quelque chose à voir (ou à ne pas voir) avec une marque (c’est le même mot que marge et que marche), soit que le blanc (se) marque (la neige, le cygne, la virginité, le papier, etc.,) ou (se) dé-marque (l’entre, le vide, l’espacement etc.), il se re-marque, se marque deux fois. Il se plie autour de cette étrange limite. Le pli ne lui survient pas du dehors, il est à la fois son dehors et son dedans, la complication selon laquelle la marque supplémentaire du blanc (espacement asémique) s’applique à l’ensemble des blancs (pleins sémiques), plus à soi-même, pli sur soi de voile, tissu ou texte. En raison de cette application que rien n’aura précédée, il n’y a aura jamais de Blanc majuscule ou de théologie du Texte. Et pourtant la place structurelle de ce leurre théologique est prescrite : le supplément de marque produit par le travail textuel, tombant hors de texte, comme un objet indépendant, sans autre origine que lui-même, trace redevenue présence (ou signe), est inséparable du désir (de réappropriation ou de représentation). Ou plutôt, elle le fait naître et l’entretient en s’en séparant.

Le plie (se) plie : son sens s’espace d’une double marque, au creux de laquelle un blanc se plie. […] L’angle secret du pliage est aussi d’un « minuscule tombeau ».

289-91, 257-9

« The die of Science »

S’il n’y a donc pas d’unité thématique ou de sans total à se réapproprier au-delà des instances textuelles, dans un imaginaire, une intentionnalité ou un vécu, le texte n’est plus l’expression ou la représentation (heureuse ou on) de quelque vérité qui viendrait se diffracter ou se rassembler dans une littérature polysémique. C’est à ce concept herméneutique de polysémie qu’il faudrait substituer celui de dissémination.

Selon la structure de supplémentarité, ce qui s’ajoute serait donc toujours un blanc ou un plie : l’addition le cède à une sorte de division ou de soustraction multipliée qui s’enrichit de zéros en s’essoufflant vers l’infini, le plus et le moins n’étant séparés / unis que par l’infime inconsistance, le presque rien de l’hymen.

294, 262

Malgré l’apparence, le travail sans fin de la condensation et du déplacement ne sous reconduit pas, enfin, á la dissémination comme à son sens ultime ou à sa vérité première. L’émission n’est pas ici d’un message : l’épars de Mallarmé. Selon un schème que nous avons éprouvé quant à « entre », le quasi « sens » de la dissémination, c’est ‘impossible retour à l’unité rejointe, réajointée d’un sens, la marche barrée d’une telle réflexion. La dissémination est-elle pour autant la perte d’une telle vérité, l’interdiction négative d’accéder à un tel signifié ? Loin de laisser ainsi supposer qu’une substance vierge la précède ou la surveille, se dispersant ou s’interdisant dans une négative seconde, la dissémination affirme la génération toujours déjà divisée du sens. Elle⎯le laisse d’avance tomber.

299-300, 268

La dissémination

First version published in Critique (261-62), 1969.

6. Le discours d’assistance

S’il n’y a pas de hors-texte, c’est parce que la graphique généralisé a toujours déjà commencé, est toujours enté dans une écriture « antérieure ». Vous lisez bien enté, et semant ici cette allusion à la greffe, à la transplantation, à l’emphytéose, préméditez de la voir gemmer ailleurs et plus tard.

Il n’y a rien avant le texte, il n’y a pas de prétexte qui ne soit déjà un texte. Aussi, à l’instant où s’entame la surface d’assistance, où s’ouvre l’ouverture et se présente la présentation, une scène était.

364, 328

9. Le carrefour de l’ « est »

C’est pourquoi en toute rigueur il ne s’agit pas ici de polythématique ou de polysémie. Celle-ci propose toujours ses multiplicités, ses variations, dans l’horizon, au moins, d’une lecture intégrale et sans rupture absolue, sans écart insensé, horizon intégrale et sans rupture absolue, sans écart insensé, horizon d’une parousie finale du sens enfin déchiffré, révélé, devenu présent dans la richesse rassemblée de ses déterminations. Quelque intérêt qu’on leur porte, quelque dignité qu’on leur reconnaisse, la plurivocité, l’interprétation qu’elle appelle, l’histoire qui s’y sédimente restent vécues comme les détours enrichissants et provisoires d’une passion, d’un martyre signifiant, témoignant d’une vérité passée ou à venir, d’un sens dont la présence s’est annoncée par énigme. Tous les moments de la polysémie sont, comme le nom l’indique, des moments de sens.

389, 350

Le concept de polysémie relève donc de l’explication, au présent, du dénombrement du sens. Il appartient au discours, d’assistance. Son style est celui de la surface représentative. L’encadrement de son horizon y est oublié. La différence entre la polysémie du discours et la dissémination textuelle, c’est précisément la différence, « une différence implacable ». Celle-ci est sans doute indispensable à la production du sens (et c’est pourquoi entre la polysémie et la dissémination, la différence est très petite), mais en tant qu’il se présente, se rassemble, se dit, se tient là, le sens l’efface et la repousse. Le sémantique a pour condition la structure (le différential) mais il n’est pas lui-même, en lui-même, structural. Le séminal au contraire se dissémine sans avoir jamais été lui-même et sans retour à soi. Son engagement dans la division, c’est-à-dire dans sa multiplication à perte et à mort le constitue comme tel, en prolifération vivante. Il est en nombre. Le sémantique y est certes impliqué et en tant que tel il a aussi rapport à la mort. La quatrième surface est bien surface de mort, surface morte de mort. Le sémantique signifie, comme moment du désir, la réappropriation de la semence dans la présence, la rétention du séminal auprès de soi dans sa re-présentation. La semence alors se contient, pour se garder, se voir, se regarder. Par là le sémantique est aussi le rêve de mort du séminal. Le fermoir (et ses rimes). Dans le dispositif fini du cadran, la phase polysémique de la dissémination se reproduit indéfiniment. Le jeu n’est pas plus fini qu’infini.

390-1, 351

10. Les greffes, retour au surjet

Ainsi s’écrit la chose. Écrire veut dire greffer. C’est le mê,e mot. Le dire de la chose est rendu à son être-greffe. La greffe ne survient pas au propre de la chose. Il n’y a pas plus de chose que de texte original.

Aussi tous les prélèvements textuels qui scandent les Nombres ne donnent pas lieu, comme vous aurez pu le croire, à des « citations », à des « collages » voire à des « illustrations ». ils ne sont pas appliqués á la surface ou dans les interstices d’un texte qui existerait déjà sans eux. Et ils ne se lisent eux-mêmes que dans l’opération de leur réinscription, dans la greffe. Violence appuyée et discrète d’une incision inapparente dans l’épaisseur du texte, insémination calculée de l’allogène en prolifération par laquelle les deux textes se transforment, se déforment l’un par l’autre, se contaminent dans leur contenu, tendent parfois à se rejeter, passent elliptiquement l’un dans l’autre et s’y régénèrent dans la répétition, à la bordure d’un surjet. Chaque texte greffé continue d’irradier vers le lieu de son prélèvement, le transforme aussi en affectant le nouveau terrain. Il est défini (pensé) par l’opération et à la fois définissant (pensant) pour la règle et l’effet de l’opération.

395, 355

cela n’est possible que dans l’écart qui sépare le texte de lui-même, permet la coupure ou la désarticulation d’espacements silencieux (barres, traits, tirets, chiffres, points, guillemets, blancs, etc.). L’hétérogénéité des écritures, c’est l’écriture elle-même, la greffe. Elle est d’abord nombreuse ou elle n’est pas. C’est ainsi que l’écriture phonétique des Nombres se trouve entée dans des écritures de type non-phonétique. En particulier dans un tissu d’idéogrammes, comme un dit, chinois. Et dont elle se nourrit en parasite. Jusqu’ici l’introduction des formes graphiques chinoises⎯on pense surtout à « Pound »⎯avait pour effet, dans la pire hypothèse, d’orner le texte ou d’agrémenter la page d’un effet supplémentaire de fascination, de la hanter en libérant le poétique des contraintes d’un certain système de représentation linguistique ; dans la meilleure hypothèse, de faire jouer les forces du dessin, telles qu’elles peuvent s’exercer immédiatement pour qui n’en connaît pas les règles de fonctionnement.

Ici l’opération est tout autre, l’exotisme n’y a aucune part. le texte est autrement pénétré, il tire une autre force d’une graphie l’

396-7, 356-7

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